Affaire DSK : Le bûcher des vanités

Dans Le bucher des vanités de Tom Wolfe, un grand spécialiste des transactions financières plus ou moins régulières, qui se qualifiait lui-même de « master of the univers », voit d’un jour a l’autre tout son pouvoir compromis, et bientôt anéanti. Pris dans l’engrenage implacable de la justice, il devient une sorte de paria. C’est la descente aux enfers.

Il y a de cela dans l’affaire Strauss-Kahn. A l’inverse du spéculateur tout-puissant mais non légitime parce que travaillant pour son seul intérêt personnel (et menaçant le monde entier d’une crise systémique), il était hier un dirigeant très apprécié et écouté. Ayant imposé au Fonds monétaire international une rupture avec le dogme de l’austérité qui avait suscité tant de haine, il avait pu intervenir à bon escient jusqu’à jouer un rôle désormais crucial dans le sauvetage des pays européens affectés par la crise de la dette souveraine. Les Français voyaient en lui un nouveau Rocard, pédagogue, intelligent, rassurant. Il allait annoncer sa candidature aux primaires du Parti socialiste, et donc à la présidentielle française.

Quel gâchis, dira-t-on, à juste titre. Dans le monde et en France, des leaders de cette trempe sont une denrée rare, qu’il ne faut pas gaspiller. C’est donc la chute. On le « promène » non rasé, après des heures d’interrogatoire devant les caméras : c’est ce que les Américains appellent le « perp walk », la « promenade du perpétrateur ». Sauf qu’il est le seul, avec la femme de chambre, à savoir s’il a vraiment « perpétré » quelque chose. Ainsi va la justice américaine : l’accusation bénéficie d’un temps d’avance sur la défense, qui ne peut prendre connaissance du dossier qu’après inculpation formelle par un « grand jury », jouant le rôle de chambre d’accusation. Et une certaine presse ne se prive pas de stigmatiser le « pervers ». Fiction de la présomption d’innocence.

A supposer -ce qui n’est évidemment nullement acquis- que la femme de chambre ait effectivement enduré ce qu’elle dit avoir subi, on ne lui souhaiterait pas d’avoir vécu il y a trente ans – ou peut-être aujourd’hui encore en France. On l’aurait sermonnée. Comment ? Vous imaginez-vous ce que vos accusations vont déclencher ? Même si c’est vrai, n’y a-t-il pas moyen de trouver un arrangement pour que le scandale n’éclate pas ? Un scandale qui affecterait le monde entier, DSK n’étant pas facilement remplaçable ? Et la femme aurait été renvoyée à son statut de toujours : culpabilisée, réduite au silence, « bon, ça ne vaut même pas la peine de se battre ».

Alors oui, il est indispensable que l’affaire soit élucidée. Dans le respect de la femme qui se dit victime, et dans celui de l’inculpé. Malheureusement, des deux côtés, une telle règle de bon sens démocratique n’est nullement respectée. Les Américains s’asseyent sur la présomption d’innocence, et les amis de DSK ne veulent pas croire à sa culpabilité.

Dans cette affaire, presque tout le monde joue à fronts renversés. Le socialiste, défenseur naturel de l’égalité, vit dans l’opulence et le bling-bling. Si en plus, il est accusé d’avoir abusé d’une femme de ménage noire et pauvre, la coupe sera pleine. Ah, ces Français ! Mais ne savaient-ils pas ? Comment l’ont-ils laissé aller si loin ?

Ne savaient-ils pas quoi ? Que Strauss-Kahn avait épousé une femme très fortunée, ancienne journaliste vraiment excellente au demeurant. Qu’il était séducteur, voire libertin.
Et alors ? S’il faisait bien son boulot, exhibait de remarquables vertus publiques et portait un projet de gauche réaliste, à l’opposé du gauchisme démagogique incarné par un Chavez, ce Mussolini tropical ? Et même s’il aimait -on dévoile tout aujourd’hui- les soirées échangistes entre adultes consentants, cela faisait-il de lui un prédateur en puissance ? A l’aune des ligues de vertus, les womanizersRoosevelt et Kennedy ne seraient jamais devenus présidents des Etats-Unis. L’Amérique y aurait-elle gagné ?

Le harcèlement et, pis, le viol, sont le contraire même de la sexualité librement consentie. La presse française et belge a raison de ne pas se focaliser sur la vie privée des personnes publiques. Elle évite, ce faisant, une dégradation supplémentaire du débat démocratique. Mais si le harcèlement ou le viol sont avérés, c’est son devoir de les dénoncer.

Je ne sais pas ce qui s’est passé dans la suite 2806 du Sofitel de Manhattan. Le viol est intolérable. Il faut respecter la parole de la femme qui se dit victime de violences sexuelles, mais aussi la présomption d’innocence de l’inculpé et l’égalité de tous les justiciables. Sans oublier le droit à la vie privée, ainsi que les acquis de la libération sexuelle. Aucune de ces valeurs ne doit être hâtivement sacrifiée aux autres. Si nous arrivons à tenir cette ligne de conduite, l’affaire DSK nous aura au moins enseigné la fidélité à nos principes démocratiques.

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