Affaire Wallenberg : les vrais mystères ne meurent jamais

Pendant la Seconde guerre mondiale, sa famille, la plus riche de Suède, collaborait  avec l’Allemagne. Mais lui, Raoul Wallenberg, a sauvé la vie de 100.000 Juifs hongrois. Il a aussi réussi à survivre aux nazis. Mais pas aux Soviétiques…

Premier mystère : qu’est ce qui lui a pris ? Lorsque, comme Raoul Wallenberg, on est issu d’une riche dynastie de banquiers, comment se retrouve-t-on à tenter de sauver des Juifs à Budapest ?

Peut-être, parce qu’en 1936, il avait travaillé pour une banque hollandaise à Haïfa ? Ou alors, il avait honte. Il ne pouvait ignorer que, tout en appartenant officiellement à un pays neutre,  sa famille faisait de plantureux bénéfices en commerçant avec les nazis…

Quoi qu’il en soit, en juillet 1944, Wallenberg se retrouve à Budapest, en Hongrie. En théorie, comme premier secrétaire de la Légation de Suède. En réalité, il est mandaté par des organisations juives américaines.

Sa tâche ? Sauver les Juifs de Hongrie. Ce qu’il en reste : les Allemandes en ont déjà déporté 440.000 et l’envoi des 200.000 restants pour Auschwitz-Birkenau était déjà programmé. De juillet 44 à janvier 45, Wallenberg use et abuse de son statut.

Tout en incitant d’autres diplomates à l’imiter, il distribue des « passeports de protection suédois » aux Juifs de Budapest. Il place 32 immeubles « sous la protection du drapeau suédois », et des milliers de Juifs y trouvent refuge.  

Il négocie l’arrêt des déportations avec Adolf Eichmann. Il va jusque dans les « trains de la mort » pour y arracher quelques victimes. Il aide de son mieux les malheureux Juifs que les nazis emmenèrent en Allemagne dans une mortelle « marche de la mort ».

En quelques mois, Raoul Wallenberg sauve personnellement environ 30.000 Juifs et contribue à la survie de 70.000 autres. Les Allemands enragent sans oser le toucher. Mais lorsque les troupes russes parviennent aux abords de la capitale hongroise, son destin bascule. Le 17 janvier 1945, il est convoqué au QG de l’Armée rouge. Et disparaît à jamais.

Depuis lors -et jusqu’à aujourd’hui encore-, les Russes n’ont jamais cessé de mentir à son sujet. Dans un premier temps, les Soviétiques rassurent la famille : il est « sous leur protection ». En réalité, ils l’ont arrêté comme espion américain…

« Il n’y a pas de PV d’interrogatoires de cette personne »

En 1947, volte-face : Wallenberg, connais pas. « Cette personne n’a jamais été détenue en URSS ». Circulez, y a rien à voir. En 1957, suite à la « déstalinisation », nouvelle version : Wallenberg a bien été arrêté, et il est mort d’un infarctus en juillet 1947.  

Une autopsie ? Pas possible : le corps a été incinéré, c’est bête, hein ? « Normal », affirme un ancien du KGB dans des « Mémoires » parus… en 1994, « Wallenberg a reçu une injection mortelle de poison sur ordre des autorités soviétiques qui voulaient s’en débarrasser ».

Problème : plusieurs anciens prisonniers du Goulag assurent avoir côtoyé Wallenberg durant les décennies 60 et 70. Les uns dans des camps de travail, les autres, dans des hôpitaux psychiatriques. Selon eux, il serait mort… en 1980.  Et cela continue ainsi jusqu’à la chute de l’URSS en 1991.

Les Russes déclarent alors vouloir faire toute la lumière sur le drame. Ils enquêtent, fouillent dans leurs archives. Ils ne trouvent rien sur les circonstances exactes de la mort de Wallenberg. Disent-ils. Ceci étant, ils font à présent preuve de beaucoup de considération à son égard.

Raoul Wallenberg est officiellement « réhabilité » en 2000. En 2001, on lui érige un buste devant la Bibliothèque de littérature étrangère de Moscou. Sur la plaque, à la place de la date de sa mort, un point d’interrogation.  

Tout cela ne satisfait pas les chercheurs suédois qui se plaignent de n’avoir pas un accès  direct aux archives du KGB. L’un d’eux voudrait, par exemple, étudier  le dossier de Willy Rödel, un diplomate allemand qui a partagé la cellule de Wallenberg de 1945 à 1947.

Réponse du FSB, successeur du KGB : « Il n’y a pas de PV d’interrogatoires de cette personne ». Ça aussi, c’est bête, hein ? Sauf qu’en 2011, les archivistes du FSB publient un livre sur les interrogatoires de diplomates nazis emprisonnés… parmi lesquels Willy Rödel.

On le voit, de Staline à Poutine, la Russie a peut-être changé, mais ses services secrets, pas vraiment. L’an prochain, ce sera le centenaire de la naissance de Raoul Wallenberg, et on ignore toujours comment le « Juste de Budapest » est mort. Et pourquoi. Et quand…

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