Affairisme politique et démocratie

C’est dans un climat politique gangrené par l’affairisme que croît le désamour entre la population israélienne et son gouvernement. Au plus bas dans les sondages un an à peine après son arrivée au pouvoir, l’équipe d’Ehoud Olmert semble considérablement affaiblie par la crise de confiance de l’électorat et des appareils politiques qui traverse le pays.

La classe politique n’a jamais eu bonne presse en Israël : qu’ils soient maires, conseillers municipaux, députés ou ministres, tous ceux qui en font partie suscitent le dédain plutôt que le respect, le soupçon plutôt que la confiance. « Tous corrompus », « tous pourris », ils ne sauraient avoir de bonnes intentions ou être seulement efficaces. Il n’y a que leur réélection qui compte. C’est la seule intention qu’on leur reconnaît, la seule efficacité qu’on leur attribue. Si un intérêt les anime, ce n’est jamais celui du pays, le bien-être des administrés ou le bonheur des citoyens; pas même l’intérêt de leur parti ou de leur camp. Il n’y en a que pour leur fauteuil de député ou de ministre. Il va de soi que ce sont là des généralisations abusives; il est vrai également qu’il devient de plus en plus difficile de repousser ces accusations prononcées sans nuances. Il ne se passe pas un mois sans qu’une nouvelle enquête de police ne soit ouverte pour tirer au clair les charges de corruption qui pèsent sur un homme politique. C’est à présent au tour du ministre des Finances d’être sur la sellette. Rude période lorsqu’on s’apprête à fêter le 59e anniversaire de l’Indépendance d’Israël. Les festivités auront un goût amer cette année. La situation s’aggrave du fait que ce ne sont pas seulement les deuxième et troisième rangs qui sont visés, le discrédit frappe la tête. Lorsque David Grossman dénonça en novembre dernier « un leadership creux », le jugement paraissait sévère et excessif, il est aujourd’hui largement partagé. Olmert a admis son impopularité; Peretz, en réclamant les Finances, a reconnu son incompétence au poste de la Défense. Les Israéliens qui, il y a un an à peine, ont estimé que l’alliance entre les deux hommes était originale et prometteuse, regrettent amèrement aujourd’hui leur choix. Ils sont tellement éprouvés par la situation qu’ils ne veulent plus de « nouvelles têtes » au sommet de l’Etat. C’est pourquoi les sondages font de Netanyahou le favori pour diriger une éventuelle coalition de droite tandis qu’à gauche, suivant le baromètre de l’opinion, on estime qu’il est préférable, pour affronter Bibi, de remettre Barak en selle plutôt que de propulser Ami Ayalon qui sera aussitôt taxé d’être un politique novice et inexpérimenté. Les amateurs de changement sont priés d’attendre, à moins que Tsipi Livni, qui fait encore figure d’outsider, ne brigue la succession d’Olmert.

Scepticisme grandissant

Ce dédain vis-à-vis de la classe politique, pour être plus vif aujourd’hui, n’est pas neuf. En outre, il a toujours été compensé par une forte identification au pays. Conquis de haute lutte, l’Etat d’Israël mérite qu’on tienne à lui, malgré les épreuves, malgré ses échecs. Contesté jusque dans sa légitimité même -moins par des Etats d’ailleurs que par des idéologies (comme l’islamisme ou la gauche radicale)-, Israël est pour la plupart de ses citoyens plus qu’un Etat, plus qu’une patrie, il est « habait » : la maison, le foyer. En temps de guerre, on le sait, les divisions s’estompent et la cohésion se reconstruit. Mais même lorsque la tension se relâche, on n’est nullement indifférent à ce qui se passe sur la scène politique. Les Israéliens possèdent en effet une très bonne connaissance du système politique, comparés à leurs homologues européens et américains. L’ambivalence affective n’altère guère le plan cognitif. Même les plus jeunes, encore dépourvus du droit de vote, identifient un bon nombre de ministres et de députés lorsqu’ils passent à la télévision. Ils connaissent également les règles élémentaires du fonctionnement des institutions. Enfin, la participation politique a toujours été remarquable. Pour l’évaluer, on ne se contente pas de compter les suffrages exprimés. La participation politique ne peut pas non plus être réduite au nombre de citoyens inscrits dans tel ou tel parti politique, aux personnes impliquées dans une action syndicale ou encore aux militants de plus en plus nombreux dans le réseau associatif. Un critère essentiel de la vitalité démocratique qui anime une collectivité réside dans le degré d’influence que chacun estime avoir sur la vie politique. Or, les Israéliens se sont depuis toujours distingués dans ce domaine : ils sont convaincus de peser sur le cours des choses si toutefois ils prennent soin de s’organiser. Que ce sentiment se vérifie dans les faits ou qu’il soit illusoire importe peu, c’est la représentation préalable de son impact avant même d’agir qui compte. L’histoire politique d’Israël le démontre amplement : il suffit de rappeler l’action menée par le Goush Emounim ou les manifestations de masse de Shalom Arshav pour être aisément convaincu du poids de l’agitation politique menée en dehors de l’enceinte parlementaire. En terme de socialisation politique, laquelle teste le degré de connaissance du système politique, l’appréciation qu’on lui porte et l’influence qu’on pense avoir sur lui, Israël a toujours été en tête des pays démocratiques. A cet égard, les scandales successifs ont un effet inquiétant sur la socialisation politique des Israéliens. Si leur connaissance du système reste stable, si leur jugement de valeurs reste mitigé comme à l’accoutumée, un scepticisme profond et inédit est en train de les gagner peu à peu. Il consiste à déclarer aujourd’hui qu’il ne sert à rien d’agir, qu’il est inutile de se mobiliser, qu’il est vain de s’investir. Bref, les jeux sont faits.

Morosité et suspicion

Il y a sans doute un décalage entre la perception qu’ont les Israéliens de l’action publique en général et la réalité, mais encore une fois, il est capital en démocratie d’être convaincu que l’action paie. Et il est regrettable et pénible de constater que ce qui fut un signe distinctif de la démocratie israélienne tend à se perdre. En l’absence de Constitution écrite, il demeure essentiel que le vide juridique soit rempli par une mobilisation citoyenne. La démocratie israélienne présente, on le sait, des lacunes significatives, et c’est par ces initiatives d’en bas que ces lacunes ont pu et peuvent encore être partiellement neutralisées sinon surmontées. La sollicitation de la Cour suprême par des collectifs d’avocats arabes est l’un des exemples probants d’une mobilisation publique récente particulièrement efficace. Bien sûr, on ne peut que se féliciter de l’indépendance de la police et de la justice : aucune de ces affaires n’a été étouffée. Elles ont toutes donné lieu à des enquêtes minutieuses et fouillées; la presse n’oublie pas ses responsabilités même si les journalistes sont divisés sur le rôle à jouer dans cette conjoncture délicate. Comment ne citerait-on pas enfin les commissions d’enquête, et notamment celle qui a été mise en place par le gouvernement lui-même pour tirer au clair toutes les questions soulevées par la seconde guerre du Liban ? La Commission Winograd, qui a été accueillie initialement avec dédain à cause de ses pouvoirs limités et de son origine gouvernementale, révèle, dit-on, une indépendance d’esprit et de jugement qui pourrait même être fatale à Olmert. Toutefois, il ne faut pas se tromper de but : l’action publique n’a pas pour objet de défaire un gouvernement, mais de faire pression sur lui tout en respectant scrupuleusement les règles du jeu : aussi, il n’y a que la justice qui peut trancher le sort des hommes politiques soupçonnés de corruption. Et c’est à la Knesset d’écourter la durée de l’action gouvernementale si elle le souhaite en votant une motion de censure adéquate. Enfin, pour ce qui est de la sanction politique du bilan de ce gouvernement, c’est aux électeurs de se prononcer. Et la loi prévoit de se tourner vers eux tous les quatre ans. Retourner aux urnes un an après les élections serait une faillite du système, non la consécration de la démocratie israélienne.

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