Agata Tuszynska : Wiera Gran, l’accusée

Tombée dans l’oubli, Wiera Gran était la chanteuse phare du ghetto de Varsovie. La rancœur balaye les projecteurs lorsqu’elle est accusée de collaboration. Un destin noir de femme traquée, que saisit et questionne la fervente auteure polonaise Agata Tuszynska.

 
Comment avez-vous découvert Wiera Gran et qu’a-t-elle éveillé en vous ? Bon nombre de Polonais se sont installés à Paris. C’est dans l’un de leurs « salons » que j’ai entendu parler d’une chanteuse du ghetto de Varsovie ayant collaboré avec les nazis. Quinze ans plus tard, j’ai pu approcher cette femme. Soucieuse de transmettre son histoire, Wiera voulait que je sois sa scripte. Mes personnages répondent toujours aux questions que je me pose. Isaac Bashevitch Singer a été mon guide dans ma judéité inavouée. Le ghetto de Varsovie est très présent dans mes pensées, puisque ma mère et ma grand-mère y ont vécu. Ecouter Wiera était obsessionnel pour saisir leur enfer. Elle est le témoin d’un passé qui m’appartient aussi.
 
« L’accusée » est blanchie, sauf aux yeux des siens. Pourquoi, et qu’en est-il de son lien avec le pianiste Szpylman ? Avant la guerre, Wiera Gran mène une grande carrière auprès du pianiste Szpylman. Pourquoi l’efface-t-il de ses mémoires ? L’un accuse l’autre de s’être mal comporté dans le ghetto. Qui ment ? Szpylman a été canonisé par Le Pianiste de Polanski, or les destins ne sont ni blancs ni noirs, mais plutôt gris. Wiera est décidée à rester une étoile dans un décor qui ne se prête guère aux cabarets. Il y a un côté suspect… Lors de son procès, on l’accuse d’être une putain des Allemands, ayant troqué le brassard juif pour de la fourrure. Or, ils l’ont anéantie, et tué sa famille. Wiera est innocentée, mais les suspicions la poursuivront toute sa vie !
 
Qu’implique la survie pour cette icône ? Le métier de Wiera consiste à être dans la lumière. Chanter dans le ghetto peut sembler incongru, mais c’est sa façon d’exister. Cela lui permet aussi d’aider sa mère et ses sœurs. Sa faute ? Etre sortie du ghetto et avoir survécu. Si elle avait péri, on en aurait fait un mythe. Quoi qu’on en dise, elle est une victime. La force de survie des Juifs est fondamentale. Quel prix Wiera a-t-elle payé ? Elle lutte jusqu’à 91 ans. Orgueilleuse, vieille et triste, la star est incapable d’aimer. A force de repousser les gens, elle reste seule, victime de ses souvenirs, de ses démons et de sa peur. Cette femme fascinante, qui vit dans la pénombre, n’est jamais sortie du ghetto. Son destin est si incroyable qu’il ne peut pas être inventé. Digne de Shakespeare, elle nous pose tant de questions.
 
Que nous apprend ce parcours exceptionnel ? Que la vérité n’existe peut-être pas. Qu’elle serait plutôt personnelle, individuelle. Ce qu’on croit savoir sur soi est trompeur… Nous avons tous des tiroirs cachés. Nul n’est droit dans ses bottes, on s’arrange avec nos histoires. Comment aurait-on lutté pour notre vie et celle de nos proches, dans des circonstances aussi tragiques ? Il est facile de jeter la pierre sur cette femme, mais on devrait essayer de la comprendre au lieu de la juger. Où qu’elle aille, les accusations et les ragots voyagent avec elle, même en Israël, où les survivants de la Shoah lui interdisent de remonter sur scène. Les mots tuent. Quand je rencontre Wiera Gran, elle est déjà morte avant de l’être. Son esprit continue aujourd’hui à exister dans ce livre. Il ne s’agit pas d’un tombeau, mais d’un second souffle lui permettant d’être enfin écoutée.
 
« Qu’est-ce que le destin, ce sont nos propres pièges ». Wiera Gran possède une beauté exceptionnelle, rehaussée d’une voix sublime. Promise à une carrière de star, la chanteuse polonaise naît sous une étoile juive. Bientôt, ses performances sont confinées en un lieu insolite : le ghetto de Varsovie. Sa réputation attire les foules, mais aussi les foudres de la rumeur. L’ombre et la lumière planent sur cette femme impénétrable, accusée de collaboration. C’est avec brio que l’écrivain polonais Agata Tuszynska réalise la bio de sa compatriote, qu’elle a pu rencontrer « à la frontière des ténèbres ». Un gâchis de vie qui questionne le prix de la survie.
Agata Tuszynska, Wiera Gran, l’accuséeéditions Grasset
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