Alain Berliner : ‘Je suis un saltimbanque »

L’auteur et réalisateur de Ma vie en rose, Golden Globe du meilleur film étranger, multiplie les projets et les genres. Il revient avec nous sur sa carrière internationale et sa double identité, « juif et goy », en nous imprégnant d’un optimisme à toute épreuve.

C’est dans une petite annexe en retrait du trafic, face à une école de musique, qu’Alain Berliner a choisi d’installer ses bureaux à Bruxelles, il y a de cela deux ans. Cinéphile « depuis toujours », l’homme qui rêvait de jouer dans un groupe de rock’n roll aurait aussi pu embrasser la carrière de musicien en choisissant l’école artistique INSAS. Mais Badlands (« La balade sauvage »), de Terrence Malick, donnera à ce fidèle du Musée du cinéma, le déclic d’une passion qui deviendra son métier.

Né à Bruxelles d’un père médecin de campagne et d’une mère très portée sur les ateliers d’expression libre, le jeune Alain acquiert très vite un tempérament artistique, intéressé par la BD d’abord, puis la photo, la musique et enfin le cinéma. Ses études lui permettent rapidement de connaitre le terrain comme assistant de production, dans les pubs, les courts, puis les longs-métrages. « J’ai tout de même attendu plus de huit ans après l’INSAS pour écrire mon premier long-métrage », se souvient-il. « Avant cela, j’ai travaillé comme scénariste en Belgique, puis à Paris, pour la télévision, des séries jeunesse comme Extrême limite, Les nouvelles aventures des intrépides, ou Adrien Lesage, avec Sami Frey. J’étais également réparateur de scénarios, devant résoudre des problèmes de dernière minute et travailler dans l’urgence ». Un de ses courts-métrages très remarqué, sélectionné au Festival de Clermont-Ferrand, lui donnera l’opportunité d’écrire Ma vie en rose en 1997. L’histoire d’un petit garçon qui rêve d’être une petite fille, ou comment vivre sa différence face à la pression sociale, sera primée à Cannes et marquera le début d’une carrière internationale pour le réalisateur belge. Un an plus tard sort Le Mur, une fiction revenant sur les problèmes communautaires entre francophones et flamands, coproduite par… la France et l’Union européenne ! « J’avais imaginé que les francophones et les flamands n’entreraient pas ensemble dans le 3e millénaire, en construisant en une nuit un mur semblable au mur de Berlin », explique Alain Berliner. « C’était trop “touchy” à l’époque pour que la Belgique y prenne part, mais la circulaire Peters dans les communes à facilités et le “Wooncode” ont montré que la réalité n’était pas si loin de la fiction ». Alain Berliner aime changer de genres et d’univers, alternant entre le cinéma et la télévision : Passion of Mind (« D’un rêve à l’autre ») sort aux Etats-Unis en 2000, avec Demi Moore dans le rôle principal, tandis qu’il adapte pour le petit écran La Maison du canal de Simenon. En 2007, son film J’aurais voulu être un danseur rend hommage aux comédies musciales et à Gene Kelly, avec Vincent Elbaz, Cecil de France et Jean-Pierre Cassel, juste avant son téléfilm Clara Sheller, et une adaptation de Peau de chagrin, de Balzac. Ça, c’est pour la filmographie.

Entre deux chaises

Côté personnel, l’homme est plus réservé, même s’il n’a jamais caché ses origines. Juif par son père, mais issu d’un couple mixte résolument athée, scolarisé dans les écoles publiques, Alain Berliner confie avoir pris pleinement conscience de son identité juive en rencontrant la mère de ses enfants. « J’ai souvent eu le sentiment d’être assis entre deux chaises, de ne pas être ni d’une communauté, ni de l’autre. Je me sens juif et goy à la fois, c’est riche, mais aussi inconfortable. J’ai donc souhaité que mes enfants aient une appartenance. Ils ont fait leur bat et bar mitzva, les mouvements de jeunesse… A eux d’en faire
ensuite ce qu’ils veulent. Par les temps qui courent de mondialisation et de dilution de l’identité nationale, je pense important pour l’être humain de se reconnaitre dans une identité culturelle, communautaire ou religieuse
 », relève le réalisateur.

Avec les attentats de Charlie Hebdo, Alain Berliner estime qu’« on a passé un cap ». « Comme les caricaturistes, je suis un saltimbanque. Nous sommes là pour divertir les gens et si possible un peu les faire réfléchir, mais il n’y a pas mort d’homme. Ici, ce n’est pas une attaque aveugle, on attaque un symbole qui est celui de la liberté d’expression. On attaque des Juifs, comme boucs émissaires de toutes les frustrations et envies, parce que pour des raisons que j’ignore, le peuple juif déclenche cette amertume. La démocratie est faible lorsqu’elle est confrontée à des vues totalitaires. Mais toutes les réactions auxquelles on a pu assister après ces événements m’ont fait penser que le nazisme ne pourrait plus aujourd’hui s’installer en Europe. Il serait arrêté par un mouvement populaire. Cela m’a un peu redonné foi en la condition humaine. Je ne suis pas naïf et le train, une fois lancé, sera difficile à arrêter. Je reste néanmoins optimiste et persuadé que face à cette nébuleuse islamiste, nouvelle forme de combat, la paix finira par triompher ».

En dehors des cours qu’il donne à l’INSAS et de son activité de producteur, Alain Berliner vient de réaliser Un fils, avec Michèle Laroque, prix d’interprétation au Festival de La Rochelle, programmé sur France 2 au printemps 2015. Sans parler d’une nouvelle co-production franco-belge sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir. 

 

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