Suite à la publication de notre article consacré à la représentation du spectacle Three de la compagnie israélienne Batsheva dans le cadre du Festival Pays de danses, nous avions affirmé à tort que le chorégraphe belge Alain Platel voulait boycotter cette production israélienne. Alain Platel n’a jamais appelé au boycott de Three d’Ohad Naharin bien qu’il défende et pratique le boycott culturel d’Israël. Rencontre avec ce chorégraphe belge pour comprendre sa démarche de boycott d’Israël.
Chorégraphe belge de renom, Alain Platel soutient le boycott d’Israël bien qu’il n’adhère pas à la plateforme BDS (Boycott, désinvestissement et sanctions). Quand on lui a demandé de présenter en janvier 2016 son exposition sur la collection du MADmusé à Liège dans le cadre du Festival Pays de danses, il a pris soin de préciser qu’il ne s’opposait pas à ce que la compagnie israélienne Batsheva d’Ohad Naharin et son spectacle Three fassent l’ouverture du Festival Pays de danses. Pourtant, la presse a retenu l’information selon laquelle Alain Platel boycottait le spectacle Three du chorégraphe israélien Ohad Naharin.
« Tout s’est emballé suite à la publication de l’article du journal Le Soir consacré à l’ouverture du festival Pays de danse », explique Alain Platel. « La journaliste du Soir m’avait demandé si c’était une coïncidence que le spectacle Three de la compagnie israélienne Batsheva d’Ohad Naharin soit programmé en même temps que mon exposition sur la collection du MADmusé de Liège. Et j’ai évidemment répondu qu’il s’agissait d’une pure coïncidence ».
Sachant qu’il prône le boycott d’Israël, la journaliste s’est empressée de l’interroger sur cette problématique. « Quand on me demande de donner mon point de vue sur le boycott, je le donne. Et l’entretien accordé au Soir a suscité l’amalgame selon lequel je boycottais ou j’incitais au boycott du spectacle Three. Ce qui est complètement faux », réagit Alain Platel.
Par ailleurs, Alain Platel avait déclaré qu’il souhaitait rencontrer Ohad Naharin et que ce dernier avait émis le même souhait. « Mais cette rencontre ne devait pas être un évènement médiatique en soi. Cela aurait supposé qu’on entre d’emblée dans une controverse stérile. Or, la seule chose qui me motive est de discuter à bâtons rompus avec lui. Un rendez-vous a donc été pris, mais la rencontre ne s’est pas faite à cause de son état de santé : Ohad Naharin était malade », regrette Alain Platel. « Je suis vraiment triste de ne pas avoir pu le rencontrer. J’aurais voulu savoir ce que nous aurions pu faire ensemble, même avec nos opinions divergentes sur le boycott. Je pense qu’il est nécessaire de jeter des ponts avec ceux qui s’opposent au boycott. C’est pourquoi je voulais le rencontrer ».
Alain Platel connaît bien le Proche-Orient et s’est rendu à de nombreuses reprises en Israël et en Territoires palestiniens. Son intérêt pour Israël et la Palestine n’est pas neuf. Il a suivi des études de psychologie pédagogique et un de ses professeurs, qui avait noué des liens étroits avec des collègues israéliens qui vivaient au kibboutz, a souvent évoqué ce pays. Fasciné par le kibboutz et les idées de partage et justice sociale que cette institution unique au monde a concrétisées, Alain Platel a décidé de se rendre en Israël à la fin des années 1980 « Et c’est à partir d’un premier voyage en Israël que je me suis vraiment intéressé à la problématique du conflit israélo-palestinien. Puis, dans les années 1990, j’ai commencé à travailler avec des danseurs israéliens. Et c’est au contact de ces danseurs israéliens que mon intérêt pour la situation au Proche-Orient s’est accru », se souvient Alain Platel.
En 2001, invité par l’Informal European Theatre meeting, il a parcouru les territoires palestiniens. Il est parti avec l’idée d’y nouer une relation artistique à long terme avec des danseurs palestiniens. Jusqu’en 2009, il s’y rendait deux fois par an. « C’est suite à tous ces séjours en territoires occupés que j’ai adopté une position claire. En 2004, j’ai décidé de soutenir le boycott culturel d’Israël, bien avant que BDS soit lancé », insiste Alain Platel.
Alain Platel n’ignore pas que l’engagement culturel construit des ponts, nourrit la liberté et permet des changements positifs. Bouder la culture israélienne en croyant qu’on puisse aboutir à une solution négociée entre Israéliens et Palestiniens devient donc une position pour le moins paradoxale.
A cet égard, Alain Platel est un bon baromètre des engagements politiques des artistes qui « souhaitent faire quelque chose » pour que le conflit israélo-palestinien cesse. Alain Platel est une personne sensée et ses opinions méritent le respect. Il nous a d’ailleurs reçus avec beaucoup de chaleur pour nous faire part de sa désapprobation par rapport à l’article que nous avions publié sur notre site à propos de la polémique sur le Festival Pays de danses. Mais pourquoi soutient-il et pratique-t-il le boycott culturel d’Israël, alors qu’il est ouvert au dialogue et aux échanges culturels ?
A ce moment-là, son propos devient plus catégorique. « Tant que le gouvernement israélien, en concertation avec les autorités palestiniennes, n’aura pas pris de mesures radicales afin de mettre fin à ce que je qualifie d’oppression, d’humiliation et de traitement raciste du peuple palestinien, je considère que donner une représentation en Israël constituerait un soutien indirect à cette occupation et à cette oppression », répond Alain Platel.
Et d’ajouter qu’un « boycott culturel constitue un moyen légitime, clair et non violent d’accroître la pression sur les responsables. Parallèlement, je souhaite continuer à développer, en collaboration avec des artistes israéliens, une réflexion quant au soutien possible de leurs actions, de même que je souhaite poursuivre le dialogue. Avec les Ballets de la Compagnie C de la B, je travaille depuis vingt ans avec des artistes israéliens ».
Ce qui constitue l’originalité de la démarche d’Alain Platel en matière de boycott, c’est qu’il ne s’oppose pas aux artistes israéliens qui viennent se produire en Belgique ! « Ce n’est pas à moi à boycotter des artistes israéliens », précise-t-il. « Ce choix n’appartient qu’au public. En revanche, il y a des moments où j’ai élevé ma voix, notamment lors de la visite des cœurs de l’armée israélienne au Singel à Anvers. C’était lors de l’intervention israélienne à Gaza (2009). J’étais choqué par ce choix, d’autant plus que j’ai des liens artistiques avec le Singel ».
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Alain Platel est très demandeur lorsqu’il est question de dialoguer avec des artistes israéliens : « Je n’ai aucun problème à discuter avec Ohad Naharin à propos de la situation politique ni à propos de nos conceptions artistiques. Je veux me positionner clairement parce que j’y suis impliqué personnellement ».
Et ce positionnement clair, Alain Platel considère qu’il ne peut l’exprimer que par le boycott : « Je me rends en Palestine, je travaille avec des artistes palestiniens et israéliens, je ne peux donc pas nier ce qui s’y passe. Face à une situation d’injustice flagrante, je dois prendre position. La seule possibilité qui s’offre à moi est le boycott parce que c’est une voie claire et non violente. Ces deux caractéristiques sont essentielles. Même si je suis conscient que c’est une action mineure, je sais aussi qu’elle irrite ».
Pourquoi ne pas alors privilégier des projets de coopération artistique entre Israéliens et palestiniens. Ce qui est plus constructif et plus cohérent lorsqu’on croit, comme Alain Platel, aux vertus du dialogue entre acteurs de la société civile. « Je ne crois pas en cette forme de coopération avec les Israéliens », répond-il de manière péremptoire. « J’ai pu comprendre, du fait de notre collaboration avec des artistes palestiniens, que les activités culturelles menées en Israël avec la participation d’artistes palestiniens, ne sont que trop souvent utilisées pour dissimuler la réalité. Entre temps, le ‘Mur de la Honte’ est toujours là, des faits horribles se déroulent aux points de contrôle et en d’autres endroits, et de nouvelles colonies sont bâties dans les Territoires occupés. Tant que l’occupation et l’oppression se poursuivront, la collaboration entre artistes palestiniens et israéliens sera toujours celle « d’opprimés » par rapport à des « oppresseurs » et ne pourra donc être considérée comme étant équilibrée ». Voilà une réaction qui résonne brutalement comme une déclaration à l’emporte-pièce des promoteurs de BDS.
« Il se peut qu’Ohad Naharin ait des idées qui rejoignent les miennes en ce qui concerne le problème de l’occupation, mais il en parle très peu et il ne les défend pas publiquement », ajoute Alain Platel. Il se pose ainsi très clairement en inquisiteur qui délivre des certificats de bon ou mauvais Israéliens. Et dans cette logique maccartiste, la norme est évidemment définie par les groupuscules antisionistes les plus radicaux de la société israélienne. Pour qu’Ohad Naharin trouve grâce dans les yeux d’Alain Platel, le chorégraphe israélien devrait prôner le boycott d’Israël et se boycotter lui-même !
Alain Platel a pourtant conscience de la radicalité de son positionnement et comprend que certains ne puissent pas l’accepter. Lui-même d’ailleurs ne condamne pas ceux qui ont choisi une autre voie, notamment celle du dialogue et de la coopération. « Parallèlement au boycott, je m’interroge sans cesse sur ce que je peux faire de constructif. Un projet tripartite ? C’est le cas du Music Fund de Lukas Pairon. Je respecte sa démarche, mais je ne la partage pas. Mais je pense qu’il ne faut surtout pas nous opposer. Ce n’est pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre. C’est la somme des deux modes d’action qui est importante et qui permettra d’apporter le changement. Je continue donc à dialoguer avec Lukas Pairon et là où je peux, je soutiens son projet », conclut Alain Platel.
Depuis plus de 15 ans, la situation dans les Territoires occupées ne cesse de se dégrader. Il faut donc augmenter la pression surtout au niveau mondial, car à l’intérieur, l’opposition devient de plus en plus difficile et dure sur le gouvernement israélien.
Mais le changement, c’est-à-dire la fin de l’occupation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est par Israël, ne peut se produire lorsque des artistes européens refusent catégoriquement d’aller à la rencontre d’artistes israéliens en Israël, parce qu’ils ont le défaut d’être israéliens. S’ils veulent que les lignes bougent, ils doivent précisément se rendre en Israël et multiplier les projets artistiques audacieux aux côtés de leurs collègues israéliens qui doivent par ailleurs subir les diktats grotesques de Miri Reguev, la ministre israélienne de la (l’in)Culture.
Alain Platel a évidemment le droit de refuser de se produire en Israël et de décliner toute collaboration avec une institution culturelle israélienne. Mais en faisant ce choix, il ne sanctionne pas le gouvernement israélien ni sa politique injuste envers les Palestiniens. En revanche, il contribue à isoler des artistes israéliens dont les œuvres dérangent ou laissent complètement indifférent ce gouvernement.
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