Alan Gross, ce cyber-héros

On pourrait se croire dans un roman de Graham Greene, « Notre agent à la Havane » ou « Un Américain bien tranquille », par exemple. Ou, dans un genre plus mineur mais plus moderne : « SAS : Visa pour Cuba ». Mais avec une dimension antisémite et/ou antisioniste, voyez ?

Cela pourrait faire un best-seller cette histoire : le livre (ou le film) commencerait à la Havane, le 12 mars 2011, lorsque le héros, un Juif américain nommé Alan Philip Gross est condamné à quinze ans de prison pour « actes contre l’intégrité et l’indépendance de la nation cubaine ». Suivraient quelques flashbacks :

-Alan Gross est un spécialiste des communications longue distance. / Alan Gross installe des systèmes de communication par satellite  pour les adversaires des Talibans, alors au pouvoir en Afghanistan. / Alan Gross aide de la même façon l’opposition à Saddam Hussein.

Alan Gross est engagé par une filiale de « l’Agence pour le Développement International » (USAID), une organisation dépendant du Département d’Etat (le Ministère des Affaires Etrangères américain)

-Alan Gross fait plusieurs voyages à Cuba. Officiellement, pour « aider les membres de la communauté juive de La Havane à se connecter avec d’autres communautés juives à travers le monde » en leur fournissant des téléphones satellitaires et des ordinateurs.

-Le 3 décembre 2009, Alan Gross est arrêté à l’aéroport  international de La Havane.

Là, le livre s’attarderait un peu sur l’histoire des Juifs de Cuba. On vous la fait ultra-courte* : les premiers seraient des Marranes qui auraient accompagné Christophe Colomb.  Juste avant la révolution castriste de 1959, ils étaient 15.000. Il en reste aujourd’hui 1.500, surtout dans la capitale.

Après une longue période « combattive », les religions sont à présent autorisées/tolérées/ appréciées par le régime, y compris les Juifs. Et s’il est toujours violemment antisioniste,  Fidel Castro s’est élevé avec force voici peu contre le négationnisme du Président iranien Ahmadinedjad 

Encore un flash back : durant le procès : les organisations juives de Cuba affirment ne pas connaître Alan Gross et n’avoir jamais eu le moindre contact avec lui. Elles précisent aussi n’avoir aucun besoin de son matériel : elles disposent déjà de toutes les facilités technologiques nécessaires grâce à d’autres organisations juives (B’nai Brith, Joint, ORT…).

On pourrait arguer qu’elles ont été soumises à des pressions des autorités cubaines sauf que les grandes organisations juives des Etats-Unis ne semblent pas y croire : la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a eu beau leur demander de s’impliquer lancer en faveur d’Alan Gross, aucune d’elles n’a réagi.

« Si Alan avait su… »

Là, le livre passerait à un niveau supérieur : les soucis d’Alan Gross ne seraient  pas liés au judaïsme, ni le sien ni celui des Cubains. Il serait une victime collatérale du grand conflit cybernétique qui se déroule depuis quelques années entre opposants et partisans du régime castriste sur Internet.

Or, les Etasuniens, qui n’ont pas renoncé à solder leurs vieux comptes avec Fidel Castro soutiennent de leur mieux les cyberdissidents de l’île. L’avocat de Gross a d’ailleurs déploré que son client ait été « pris au milieu d’une longue dispute politique entre Cuba et les Etats-Unis».

Son épouse Judy Gross accuse, elle, le Département d’Etat de ne pas avoir expliqué à son époux que ses activités étaient illégales : « Si Alan avait su que quelque chose allait lui arriver à Cuba, il n’aurait pas fait cela. Je pense que l’on ne l’a pas clairement averti des risques encourus».

Et hop, le livre bondirait à un nouveau niveau : le pauvre Gross aurait en fait été «brûlé » volontairement par des fonctionnaires américains désireux de saboter les timides avancées de l’Administration Obama vers le régime cubain. 

Ok. Et maintenant ? Notre héros, qui a tout de même 61 ans et n’est pas en très bonne santé  va-t-il croupir durant 15 ans dans les geôles cubaines ? On ne sait pas, on n’a pas fini d’écrire l’histoire.

Mais on parierait bien sur  la très classique solution de l’échange : précisément, les Etats-Unis détiennent cinq agents cubains arrêtés en 1998 pour avoir tenté d’infiltrer de groupuscules anticastristes de Floride…

Ce serait une fin un peu décevante mais, au cas où vous ne l’aurez pas remarqué, Alan Gross n’est pas non plus James Bond ou Malko Linge. Tous comptes faits, on va peut être se chercher  un autre sujet de best seller…

* Pour davantage de détails, voir l’article de Regards : « Havana guilah ». Heurts et malheurs des Juifs à Cuba » (http://www.cclj.be/article/1/882)  

 

 

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