Aldo Naouri : ‘On a franchi un point de non-retour’

Connu pour ses prises de position « à contre-courant de la bien-pensance », le pédiatre français Aldo Naouri nous fait l’honneur de venir au CCLJ le 18 juin 2013. Le spécialiste des relations intrafamiliales nous parlera de son dernier livre-entretien, Prendre la vie à pleines mains (éd. Odile Jacob).

Ce livre constitue-t-il une mise au point nécessaire face aux critiques ? L’objectif bien défini d’Emilie Lanez était d’essayer de faire parler un auteur de lui pour voir comment pouvaient s’établir les relations entre son histoire de vie et son œuvre. Il ne s’agissait pas du tout d’une mise au point. Les critiques font partie du jeu démocratique, même si avec l’étendue d’internet et le fait que chacun estime avoir raison dans ce qu’il pense, cela produit quelque chose de stupéfiant.

Réussir pour soi et non pour les autres, comme vous l’a enseigné votre mère, « prendre la vie à pleines mains », est-ce une leçon de vie ? Oui, tout à fait, ne pas se laisser démolir par l’adversité, par les épreuves, par tout ce qu’on peut rencontrer comme difficultés… Bien qu’elle n’eût jamais entendu parler de Hobbes, ma mère enseignait tout de même que l’homme est un loup pour l’homme. Elle l’avait bien compris.

« La mère », dites-vous, « tisse autour de son enfant un utérus virtuel extensible à l’infini ». Réhabiliter la place du père est-il toujours un combat d’actualité ? C’est un combat définitivement perdu. Parce qu’on est passé en Occident, en Europe, de sociétés qui se caractérisaient par la précarité et nous contraignaient à tenir compte d’une limite (notamment posée par l’existence d’un père – « moi, enfant, je ne peux pas jouir à 100% de ma mère, car elle appartient comme femme à mon père ») à des sociétés d’abondance qui proposent de nous satisfaire à tous les niveaux et nous donnent droit à tout. Pour pouvoir nous en convaincre, elles ont retiré à ce père la place qui lui avait été conférée. Les sociétés d’abondance ont intérêt à ce que ça fonctionne de la sorte parce que cela fait consommer, et cette consommation va aggraver le processus. Le plus simple est donc de faire disparaitre le père. Comme il existe parce qu’il faut bien la deuxième cellule séminale pour qu’il y ait un enfant, on lui propose de devenir une mère de substitution et d’endosser lui-même les caractéristiques d’une mère. On prend prétexte du fait qu’il y a toujours eu des inégalités flagrantes dans la manière dont sont traités les hommes et les femmes dans les sociétés d’avant et qu’il faut les supprimer, pour supprimer les différences. C’est dramatique !

Vous vous êtes prononcé contre le mariage pour tous ? En réalité, j’ai plutôt opté pour le silence. Je vois avec effroi le devenir de cette perspective, mais mon silence visait à dire deux choses : d’une part, je sais que les dés sont jetés, rien ne sert donc d’essayer de freiner quoi que ce soit, d’autre part, j’estime que débattre d’une ineptie revient à lui donner une consistance.

Vous avez longuement développé le thème des filles et de leurs mères, celui des belles-mères, vous pouvez en regardant quelqu’un deviner comment était sa mère… Les mères juives ont-elles quelque chose en plus ? Les mères juives n’existent pas, comme j’ai titré un de mes livres (éd. Odile Jacob, 2005). Toutes les mères sont juives et toutes sont logées à la même enseigne, dans cette sorte de « folie », quelque chose de déraisonnable et de touchant, d’attendrissant et de presque impossible à maitriser. On a inventé cette notion de « mères juives ». Elles n’ont pas de spécificité en réalité, mais elles ont une utilité. Le simple terme de « mère juive » a fait des mères juives les « Juives des mères », comme on dirait le « Juif des nations », qui parvient à faire l’unanimité contre lui. Et c’est toujours plus facile de le critiquer que de se critiquer soi-même.

Qu’en est-il de la relation père-fils que vous connaissez pour la vivre personnellement ? J’ai effectivement un fils et j’ai été fils de père. Je suis très attaché à la manière dont le Talmud parle de cette relation. Le Talmud dit : « Le père aide son fils à vivre et le fils aide son père à mourir ». C’est une relation plus simple à résoudre, à dépasser que la relation fille-mère qui est extraordinairement complexe et ne se résout pratiquement pas la vie entière.

Pensez-vous que nos sociétés « adulescentes » deviendront un jour adultes ? Ma vision est très pessimiste. On a franchi un point de non-retour, mai 68 étant le déclencheur, mais cela n’a fait que s’aggraver. Pour s’en sortir, on devrait pouvoir faire admettre à chacun qu’il existe des limites, parce que sans limites nulle part, on se retrouve avec les malversations de la finance internationale, les spéculations, les paradis fiscaux… Nous assistons aujourd’hui à une lutte qui devient une lutte acharnée où seuls les plus forts et les mieux armés s’en tirent, et nous y retrouvons les réflexes les plus primitifs de l’humain. Nos sociétés ne sont pas encore sorties de la mutation qu’ont introduite dans le mode de vie et le mode d’appréhension du monde les sociétés nazies. En cela, nous sommes toujours dans des sociétés post-hitlériennes. 

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