Alexandre Adler : « Le Peuple-Monde »

Dans Le peuple-monde (éd. Albin Michel), un essai inattendu, Alexandre Adler propose une analyse stimulante sur la complexité de l’universalité du peuple juif à travers l’Histoire. Ce spécialiste des relations internationales y dévoile également son rapport à l’identité juive et à Israël. Il présentera ce livre le 2 mai 2012 à 20h30 au CCLJ.

Qu’entendez-vous par « peuple-monde » lorsque vous évoquez le destin des Juifs ? J’ai voulu embrasser l’extrême complexité de l’universalité des Juifs. Pour reprendre le célèbre propos d’Abraham Heschel, les Juifs ont été dans leur histoire des bâtisseurs du temps. Ils avaient un espace restreint autour de Jérusalem en terre d’Israël, mais leur destinée dépasse de loin leur présence sur ce territoire originel. En se donnant comme objectif de survie la construction du temps, les Juifs ont occupé un espace d’une très grande complexité. Aujourd’hui, à l’exception notable de l’Asie, la destinée du peuple juif est coextensive à celle de l’univers habité. L’histoire des Juifs est présente partout. En explosant de ses frontières originelles et en répandant une parole sans précédent dans l’histoire de l’Humanité, cette expérience s’est diffusée sur la terre entière.

La voie nationale, le sionisme en l’occurrence, remet-elle en cause cette expérience exceptionnelle ? Bien entendu. Il existe un sionisme fermé qui a pour résultat de provincialiser l’existence israélienne en la réduisant à la question de la survie de quelques petits cantons du Moyen-Orient rassemblés autour de la Méditerranée et pressés de tous côtés par leurs voisins. Une telle situation n’est évidemment pas génératrice de grandes synthèses culturelles ni de grandes percées scientifiques ou artistiques. Je pourrais presque tenir un discours antisioniste, mais je ne le fais pas parce que ce retour à notre condition d’origine en recréant un Etat sur la Terre de nos ancêtres était une nécessité. Cette contrition, pour douloureuse qu’elle ait été, et pour moi le premier, était nécessaire. Il faut bien qu’il y ait une place pour le peuple juif qui ne peut se contenter d’écumer les allées du temps dans le mépris de tout espace. Ce retour brutal à la réalité du Moyen-Orient nous contraint aussi à des transformations qui ne sont ni négligeables ni méprisables. L’expérience israélienne a beaucoup apporté au peuple juif en un siècle. J’admets que c’est un risque vital, car les Juifs continuent à s’exposer du point de vue de leur survie d’une manière extraordinairement forte, particulièrement aujourd’hui avec la question nucléaire iranienne et la montée des Frères musulmans. Il y a encore un autre risque : celui de renoncer à ce qui avait fait sa grandeur et ses réussites aux 19e et 20e siècles. Malgré cela, je ne vois pas comment nous pourrions faire autrement. C’est la raison pour laquelle je méprise autant des gens comme Stéphane Hessel qui expriment tout ce malaise d’un judaïsme émancipé et proche de la modernité, mais qui le font peser de manière totalement inadmissible sur nos coreligionnaires souvent les plus pauvres et les plus défavorisés qui n’ont eu que pour survie la chance d’avoir l’Etat d’Israël.

Dans quelle mesure avez-vous perçu la création d’Israël comme une contrition douloureuse ? Je suis profondément ému quand je me rends en Israël et que je vois cet Etat juif avec ses tentatives extraordinaires de créer une société à partir d’expériences aussi diverses, mais très vite, je deviens prodigieusement agacé par l’étroitesse de la vision et le manque d’intérêt pour le vaste monde, compensés par une extraordinaire créativité technologique. Même si je peux faire la part des choses, j’ai bien le sentiment qu’il me manquerait quelque chose en Israël. Je me sens infiniment plus chez moi à Paris, Berlin, ou à New York, que je ne le suis à Tel-Aviv, malgré cet essor un peu hystérique de la fureur de vivre. 

]]>