Alexandre Jardin : Des gens très bien

Alexandre Jardin a longtemps abordé la thématique de la flamme amoureuse dans ses romans. Or, cet aspect plutôt léger cache la face sombre de son histoire familiale qu’il dévoile dans son dernier livre, Des gens très bien. Pendant la Seconde Guerre mondiale, son grand-père a été le directeur de cabinet de Pierre Laval. Ce livre questionne la culpabilité des générations suivantes.

 
Ecrire ce « livre vérité » est une trahison envers les vôtres. Ne pas l’écrire aurait-il été une trahison envers vous-même ? Ma famille a exercé une énorme pression pour que ce livre transgressif ne sorte pas, car il révèle que mon grand-père a été aux manettes de la Rafle du Vel d’Hiv’. Oui, il s’agit de trahison, mais il y a le choix de fidélité à ceux du dessus ou à ceux qui suivront. Ce n’est pas un livre d’historien, mais 70 ans après la Seconde Guerre mondiale, je suis étonné de voir à quel point les familles n’ont pas ouvert leur placard. Ce livre pose la question de leur cécité. Face à la collaboration, elles sortent la boussole morale. Il y a un moment où le paravent n’est plus envisageable.
 
« Il n’est pas possible de révoquer ses gènes », qu’en est-il de la mémoire ? J’ai clairement écrit quelque chose d’irréversible, pour moi fondamentalement, puis comme mémoire familiale. On ne peut pas accéder à la lucidité en une génération pour « tuer » le psychisme d’une famille. Mon grand-père n’était pas un sale type, il a même aidé des Juifs, dignes de son rang d’élites. Jean Jardin était le visage avenant, or ces « gens biens » sont les plus dangereux ! Il incarnait la morale de Vichy, qui a permis le pire au nom de la souveraineté nationale, quitte à « larguer » 4.000 enfants juifs étrangers avec leurs parents, pour ne pas les « séparer ». Le Mal se cache souvent sous l’aile de la morale. Mon grand-père est mort au bon moment, sinon il aurait eu à rendre des comptes. Mais il était malin… Installé en Suisse, il a financé les partis politiques français de droite comme de gauche. Ses réseaux l’ont mis à l’abri. Loin de renier son action, il a toujours gardé la photo de Laval sur son bureau.
 
« Issu de la honte », de quoi vous sentiez-vous « complice » ? J’éprouve une répulsion à l’idée de me décharger d’une responsabilité éternelle. Certes, je n’y suis pour rien, mais je ne m’en lave pas les mains. La France n’arrive pas à vivre avec ses vérités. Elle a avancé après le film Shoah, puis elle a reculé. Mitterrand a muselé les archives. C’est douloureux… Chacun prend des chemins de traverse pour s’en protéger. Ma famille a fait le choix de vivre en dehors de la réalité, or le coût psychique est élevé. Mon père en est mort à mon âge. La question n’est pas de savoir ce qu’on aurait fait à la place de nos grands-parents, mais ce qu’on en fait maintenant. Je suis un « heureux souffrant », fier et coupable d’avoir trahi ma famille. Aujourd’hui, je n’arrive pas encore à aimer mon grand-père. Chaque génération doit refonder son nom.
 
Comment envisagez-vous « la réparation » et pourquoi ce parcours passe-t-il par la culture juive ? On est seulement vivant si on est dans le vrai. Il y a mille façons de faire de la fiction, mais ce qui m’intéresse désormais, c’est le vrai. Pourquoi mon grand-père n’a pas couru le risque de l’être avec nous ? J’ai découvert la culture juive grâce au rabbin libéral Ouaknin. Le Talmud me passionne, parce qu’il refuse la réponse. Il fabrique « des hommes et des femmes-questions ». Ce rapport au livre est la vraie raison de survie d’Israël au Moyen-Orient. J’ai eu envie de fonder un second peuple du Livre en Europe. Mon association « Lire et faire lire » se veut une potion magique, permettant aux enfants de se développer par la lecture de retraités. Ce lien intergénérationnel symbolise une réparation, qui vise à préparer l’avenir.
 
En bref
« C’est peut-être le boulot des petits-enfants de fissurer le silence ». Y compris quand ils sont les descendants de collabos ? Alexandre Jardin a passé des années à fouiller, secrètement, le passé de son grand-père, Jean Jardin, au parcours pétainiste exemplaire. Qu’impliquait son rôle au sein du cabinet de Pierre Laval ? Au fil de son enquête et de ses rencontres de congénères, son petit-fils est pris d’une nausée glaçante. Fini de se taire, la France n’a pas qu’été résistance ! La vérité doit éclater et la forcer à affronter ses démons. Admirable, Alexandre soulève des questions sans réponse, à l’image du Talmud qui l’a guidé. « Si nous ne sommes pas coupables des actes de nos pères et grands-pères, nous restons responsables de notre regard ».   
 
Alexandre Jardin, Des gens très bien, éditions Grasset
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