Alona Kimhi : ‘Je refuse de renoncer à l’espoir’

A priori, Alona Kimhi déploie un tourbillon d’émotions, mais cette auteure, pleine d’énergie, poursuit sa quête intérieure. Celle d’une immigrée ukrainienne qui dénonce les tabous de la société israélienne. Un roman fondateur autour d’une famille en mal d’intégration. 

Vous percevez-vous comme un écrivain israélien ? D’une certaine façon, mais je ne suis pas née dans ce pays. Je voulais devenir « une vraie Israélienne », or j’ai été élevée avec un autre background. A savoir un ghetto regroupant des immigrés. Ce n’est qu’en effectuant mon service militaire, dans un kibboutz, que j’ai commencé à avoir des amis israéliens. J’appartiens désormais à cette nation, tout en restant une outsider. Le fait d’avoir grandi, huit ans durant, en Ukraine, crée un sentiment aliénant. Mais celui-ci me permet aussi de me sentir unique. Plus que l’identité, ce sont les relations humaines qui me préoccupent et ce, qu’elles soient fortes, inattendues, irrationnelles ou cruelles. 

Dans ce roman initiatique, vos héros sont orphelins. Comment grandir sans racines dans un pays où elles semblent si fondamentales ? Croyez-moi, on peut y parvenir… Mes racines semblent si flottantes que je ressemble davantage à un bol tout rond qu’à un arbre planté dans le sol. En Israël, certains effacent leur identité pour ne pas être stigmatisés. On assiste pourtant partout à un retour aux racines originelles. Voyez les Juifs originaires d’Europe de l’Est ou d’Afrique du Nord, qui renouent avec leur culture ou leur terre ancestrale. Beaucoup de Russes ont bâti la Palestine, dans les années ’20. Ils sont aussi venus en nombre, après la Glasnost, pour combler la démographie israélienne. Mais ils ont ensuite été confrontés au racisme et aux inégalités sociales. Moi-même, j’en ai beaucoup souffert… Pas étonnant que mes romans explorent le sentiment d’étrangeté sous différents angles.

Qu’en est-il des désillusions quant à « la sombre politique israélienne, qui suscite des émotions violentes » ? Etant donné que ce pays est constamment en état de guerre, cela influence forcément les gens. Il règne une telle agressivité en Israël ! Je me sens heureuse dans ma bulle tel-avivienne, or cela ne m’empêche pas de m’investir dans le domaine socio-politique. Mon désir : rendre le pouvoir à la gauche, mais elle est presque morte, elle n’existe plus. Un Etat dépourvu d’opposition a quelque chose de fascinant. Mes romans ne se veulent pas métaphoriques, mais mes personnages nous renvoient néanmoins un miroir via leur quotidien. La fratrie, formée ici par Victor et Macha, évoque parfois un même corps, constitué de deux visages. Un peu comme le duetto israélo-palestinien, obligé de cohabiter. Bien que n’ayant plus de rêves, je refuse de renoncer à l’espoir.

Ce livre pose-t-il la question de la trahison et de la fidélité à soi-même ? Mes jeunes héros sont idéalistes, mais en grandissant, ils apprennent plein de choses sur la vie, sur ceux qui l’entourent et sur eux-mêmes. La perte, le deuil, la possessivité, la fragilité, la solitude et la cruauté font partie de cette découverte. Il est difficile de voir les gens comme ils sont vraiment, mais écrire me permet de scruter l’humain dans ce qu’il a de plus profond. Un écrivain devrait toujours être honnête envers lui-même, or la plupart d’entre nous essayent, à tout prix, d’être aimés des autres. J’essaye de lutter contre ça… Cela ne m’intéresse plus d’écrire joliment, tant je préfère parler des vrais sujets de la vie humaine. Vivement que j’y parvienne…  

En bref

Dans les lettres israéliennes, Alona Kimhi a une voix bien à elle, comme en témoignait déjà Lily la tigresse. Voici que ce roman d’apprentissage dévoile un autre visage, celui d’une femme blessée n’ayant jamais éprouvé « un sentiment d’appartenance ». On y découvre Victor et Macha, des « orphelins, des âmes en friche ». Ils se cherchent, se cognent, tombent et se relèvent sous l’œil inquiet de leur grand-mère. Catherine immigre en Israël, afin de les soutenir, mais ce qu’elle va ressentir est bien loin du brassage promis. Une réalité qui interroge le concept d’identité nationale, sociale, familiale et individuelle. Quelle merveille !

Alona Kimhi, Victor et Macha, éditions Gallimard

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