Alors, on peut tout dire sur les musulmans et rien sur les Juifs ?

Le droit de blasphémer et de se moquer de la religion est essentiel pour faire « respirer » les démocraties. Dès le moment où il s’agit d’une œuvre qui ne s’offre qu’au public qui a décidé d’en jouir, personne d’extérieur ne peut, parce qu’il se dit choqué par quelque chose qu’il n’est pas obligé de voir, demander la censure.

A cet argument, on m’en a souvent opposé un autre. Vous demandez que l’on puisse tout dire sur les musulmans et rien sur les Juifs ? Les premiers sont heurtés quand on se moque de leur Prophète, les autres quand on nie la Shoah. Pourquoi ce deux poids, deux mesures ? Tariq Ramadan a encore développé cette thèse lors de la récente « foire musulmane » à Bruxelles.

A cette idée répétée des milliers de fois (ce qui n’en fera pas pour autant une vérité), on doit d’abord répondre qu’il ne faut pas mélanger les « pommes » et les « poires ». L’impertinence à l’égard de la religion n’a rien à voir avec la négation d’un génocide. Ceux qui nient l’existence des chambres à gaz donnent de l’apologie du nazisme un visage politiquement correct et pseudo-scientifique. Ceux qui attaquent la religion, surtout dans sa dimension « impérialiste » et dans sa tendance à asservir les consciences, le font très souvent pour de bonnes raisons démocratiques et humanistes, au nom de la tolérance et de la liberté de pensée.

Mais si personne ne se fait d’illusions sur les négationnistes, une controverse existe entre démocrates sur le fait de savoir s’il faut on non les sanctionner pénalement. Il serait sans doute plus facile d’adopter la position de la Cour suprême des Etats-Unis en soutenant que tant le blasphème que le discours raciste ou négationniste doivent être protégés. En effet, la Cour essaye, quand il s’agit d’un débat d’idées, de ne pas se placer sur le plan « sémantique », c’est-à-dire au niveau du contenu du discours, aussi odieux soit-il. Elle estime que ce n’est pas à l’Etat de définir la « bonne » pensée. Elle considère que les pouvoirs publics ne sont habilités à réglementer le libre débat d’idées que lorsque le discours peut susciter une violence imminente et probable. Les Américains font aujourd’hui une distinction nette entre la défense d’idées (advocacy), aussi insupportables soient-elles, et l’incitation à la violence (incitement).

De ce point de vue, les écrits de Faurisson, par exemple, seraient protégés. Beaucoup de pays européens ont adopté une autre position, considérant qu’un discours négationniste, même éloigné de l’action directe, libérera la parole raciste et aura à moyen terme des effets délétères. On peut comprendre cette attitude ou préférer la position « américaine ». Il reste que
la criminalisation des propos négationnistes (et a fortiori des propos directement racistes) rend, pédagogiquement parlant, plus difficile l’argumentation en faveur de la liberté de blasphémer. Mais nous ne devons pas nécessairement choisir la facilité.

Même si l’impertinence à l’égard de la religion et la négation des crimes de masse constituent des phénomènes entièrement différents l’un de l’autre, ils ont en commun de profondément « choquer » des individus. On ajoutera que personne n’est obligé de lire un livre négationniste, et que dans ces conditions les deux catégories de discours devraient être traitées de la même manière. Ce n’est pas nécessairement le cas.

Il est en effet possible de montrer la différence entre les deux types de discours. Le premier relève du débat d’idées, même si toute attaque contre des convictions ou des symboles affecte indirectement ceux qui y sont attachés (encore faut-il qu’ils y soient confrontés contre leur volonté). Le second exprime le mépris de l’Autre et le racisme. On peut donc, en se montrant persuasif, défendre la liberté de blasphémer et la criminalisation du discours raciste ou négationniste. On peut aussi, comme le font les Américains, protéger ces deux types de discours. Mais il ne faut jamais adopter la troisième position : les criminaliser tous les deux, en donnant du « discours de haine » une extension qui ne servira qu’aux petits et grands tyrans.

Ultime difficulté : ceux qui haïssent les musulmans s’abritent derrière la défense de la liberté de blasphémer. Parallèlement, les harceleurs de Caroline Fourest assimilent la légitime critique de l’islam au racisme « islamophobe ». Il y a du pain sur la planche.

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