Elle s’appelait Simona comme dans la chanson Simona de Dimona, un tube israélien des années 60. Elle allait d’ailleurs souvent en Israël, avec son mari Hershel, quand il vivait encore. Elle en ramenait toujours des babioles et des disques, et cette chanson en hébreu, Simona de Dimona, dont elle ne comprenait que deux mots : Simona et Dimona.
C’était le bon vieux temps comme quoi, ce qui est vieux peut être bon de temps en temps.
Simona avait une fille, Emma, trois petits-enfants et quatre arrières, et tous les mercredis après-midi, elle invitait ses amies à boire le café. C’était l’activité la plus excitante de la semaine.
Elles n’attendaient que ça, les plotkès*.
– « Vous avez entendu à propos des Hoffenstein ? »
– « Wolf et Zelda ? »
– « Ceux qui vendaient des cigares en gros ? Il doit avoir 97 ans et elle, 95, non ? »
– « C’est bien ça. Eh bien, ils divorcent ! »
Simona avala de travers.
– « C’est pas trop tôt », dit l’une.
– « Ils ne se supportaient plus », ajouta l’autre.
– « Il l’a trompée pendant des années », affirma Simona.
– « Oï, Oï, Oï », soupirèrent-elles.
Le lendemain, Simona lut dans le journal un fait divers : une femme âgée de 85 ans avait réalisé un rêve, sauter en parachute.
« C’est étonnant tous ces vieux (elle parlait des autres, pas d’elle évidemment) qui s’autorisent à faire des choses qu’ils ne se permettaient pas avant ».
Alors qu’elle était dans ses pensées, elle entendit, dehors, un bruit de sabots martelant le pavé et la voix d’un homme qui criait : « Alte zakhn ! Alte zakhn ! Vieilles choses ! Vieilles choses ! ». C’était Monsieur vide-grenier, dans sa carriole. Il tenait en bride un cheval poussif. Il s’arrêta et répéta, la main en porte-voix : « Alte zakhn ! Alte zakhn ! »
« Est-ce qu’il parle de moi ? », se demanda Simona.
Cette nuit-là, une idée lui traversa l’esprit. Sa fille et ses
petits-enfants avaient voulu organiser une fête pour son 85e anniversaire. Simona allait, elle aussi, leur réserver une surprise.
Le Jour-J arriva. On avait dressé un buffet dans le jardin. « Où estMamie Simona ? », demandèrent les enfants. On sonna à la porte : « Bonjour, je viens de la part de votre mère », affirma le visiteur. La fille de Simona pâlit : « Lui est-il arrivé quelque chose ? »
– « Allons dans le jardin, je vais vous expliquer », dit l’homme, avant de pointer son doigt vers le ciel. « Vous voyez ce point ? C’est un parachute », affirma-t-il en souriant, devant le regard interrogateur de la jeune femme. « Et c’est… votre mère ! »
Les bavardages stoppèrent et tous les invités levèrent la tête.
– « C’est Mamie qui saute en parachute ! », hurlèrent les enfants.
L’émotion fut à son comble, lorsque Simona atterrit dans le jardin. « Quelle chance d’avoir une mamie comme ça ! », s’écrièrent-ils.
Tous allèrent à sa rencontre pour lever leur flûte de champagne à la santé de Simona, resplendissante dans sa combinaison. Un seul mot sortit de sa bouche, telle une bulle de champagne : « Lekhaïm ! ** ».
*Plotkès : ragots **Lekhaïm ! : A la vie !
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