L’écriture est-elle votre « terre sainte » ? Oui, ou plutôt la feuille de papier. Mais une fois que j’écris, cela ne m’appartient plus. Dès que j’ai appris à écrire, j’ai su que je deviendrais écrivain, car j’aimais déjà raconter des histoires et réinventer mon monde. Ainsi, je me définis comme une personne en chantier qui ne cesse jamais d’écrire. C’est ma façon de traduire le monde et de retranscrire les émotions. Sujette à des excès de tristesse inexplicables, je ne me soigne qu’en écrivant. Or, un bon écrivain est un docteur pour le chagrin des autres, et pas seulement pour le sien, sinon ça vire au cahier de doléances. Plus j’écris des livres, plus je creuse dans l’intime et plus cela me rapproche des gens.
Ici, vos héros ont recours aux lettres pour communiquer. « Le silence sur papier fait-il moins mal » ? Ce qu’on tait dans une lettre est moins évident que face à quelqu’un. A travers elle, on peut tout dire ou tout cacher. La difficulté de communiquer est au centre de mes romans, car c’est mon cas. Cette nature inhibée fait que le genre épistolaire m’a toujours plu. J’ai d’ailleurs été le scribe de tous mes copains (rires) ! Il y a quelque chose de si intime dans un courrier… Dans ma famille, on se disait beaucoup de choses très fortes, mais on n’exprimait pas l’essentiel. Mon père ne m’a jamais dit « Je t’aime », si ce n’est dans une lettre pour mes 20 ans. Cela existe dans toutes les familles. Celle de mon roman vit enfermée dans les silences respectifs de ses membres. Une part de moi va vers les non-dits…
La famille, cocon ou prison ? Il faut distinguer la famille subie et la famille choisie. La vie m’a appris qu’on est prisonnier de celle avec laquelle on arrive au monde. Ce lien inexplicable est très fort, or il y a aussi la famille de cœur qu’on se construit. Fille d’un psy freudien, je me révolte contre l’idée que tout se joue dans l’enfance. On trimballe effectivement des casseroles, mais on peut faire le choix de s’en débarrasser ! En ayant des enfants, on réalise beaucoup de choses. Mes parents m’ont transmis la liberté à leur façon. Ils m’ont appris à accepter d’être qui je suis, sans faire de concessions. Le problème étant que chacun cherchait sa « terre sainte ». Ma mère est une Bretonne chrétienne, qui s’est convertie au judaïsme. Né en Tunisie, mon père est très attaché à Israël. Quant à moi, je me sens de plus en plus agnostique.
Ce roman se déroule partiellement en Israël. Qu’évoque cette terre de contradictions pour vous ? Il est difficile de répondre à cette question… Israël représente un pays où vit une partie de ma famille. De même qu’une maison risque de prendre feu, j’ai peur pour lui. Cet Etat présente de multiples qualités et de nombreux défauts. Mon roman montre une opinion, puis son contraire, alors qu’est-ce qu’on fait ? Aujourd’hui, Israël se doit de partager sa terre en deux, afin de tendre la main aux Palestiniens. J’estime qu’il faut créer un Etat palestinien viable et ce, quel qu’en soit le prix ! N’est-ce pas ridicule de revendiquer les frontières et l’appartenance à une terre ?
Synopsis
Amanda Sthers a le don d’être inclassable. Chez elle, la comédie flirte avec la gravité des thèmes existentiels. Secrets et tabous se déverrouillent d’un coup de plume magique. Voici Harry Rosenmerck, un Juif ashkénaze, qui a plaqué sa pratique de médecin pour élever des porcs en Israël. Cela ne peut que soulever le tollé de Moshé, un rabbin choqué. Les deux hommes entament un dialogue musclé en échangeant leur courrier. Une forme originale qui compose l’ensemble de ce roman chorale. Un fils homosexuel, une fille blessée par l’amour et une ex-femme, confrontée à l’inéluctable, complètent le tableau. A force de se cantonner à nos a priori et aux mots qu’on n’a pas osé prononcer, risque-t-on de passer à côté de l’essentiel ? L’auteur publie par ailleurs une bio de « Liberace » (éd. Plon), pianiste à Las Vegas.
Amanda Sthers, Les terres saintes, éditions Stock
Cycle de conférences
« La famille juive dans le roman contemporain : amour, humour et déchirure »
Mardi 19 octobre à 20h30
AMANDA STHERS
Les terres saintes
Espace Yitzhak Rabin
Infos et réservations : 02/543.02.70
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