Quel lien y a-t-il entre une femme française, happée par son passé, et une héroïne tentant d’embrasser la judéité en Israël ? Rêveuse, Anne Brochet s’accroche aux mots pour établir des crochets complexes entre différents fragments de l’identité.
Pourquoi l’écriture est-elle « un retrait à l’intérieur de soi » ? ANNE BROCHET Etant toujours en retrait à l’intérieur de moi, l’écriture est une manière de m’extraire. Mon premier roman ? L’histoire d’un lionceau kidnappé dans un zoo (rires). J’ai commencé à écrire dès que j’ai su lire. Si je ne le fais pas, je tourne en rond tant ça constitue le sel de ma vie. L’écriture me structure. Elle ne soigne de rien, mais elle laisse quelque chose derrière moi. En sublimant mon vécu, elle le métamorphose et le bonifie. Ce « hidoush » m’aide à regarder les choses autrement, afin de pouvoir m’en détacher.
Ce roman est-il né d’un « sentiment d’exil » ? AB Depuis mes 12 ans, je sens que je n’ai aucune appartenance. Il y a comme un côté touriste chez moi. N’ayant pas de racines, je regarde le monde en ne me sentant d’aucun lieu ni groupe humain. Mon héroïne Sylvia est mon extrapolation, si ce n’est qu’elle rêve d’appartenir à la communauté juive. Quelle utopie ! Comment trouver sa place dans la famille, la société et parmi les autres ? Il s’agit d’un vrai questionnement. Ayant cessé de chercher la mienne, je vis au gré de mes passions. Le passé, le présent et le futur ne forment qu’une seule entité. Je suis composée des gens que je porte en moi, y compris mes ancêtres. A 48 ans, je demeure en évolution permanente. Ce roman remet les choses en place, comme mon obsession pour le judaïsme, que je ne cernais pas.
A travers ces deux histoires, questionnez-vous l’identité juive ? AB J’aime cette citation de Romain Gary : « C’est quoi être juif pour vous ? Une façon de me faire chier ». Je ne le suis pas, mais le Juif incarne l’humain par excellence, tant ça s’avère galère. Or c’est là que ça devient merveilleux ! Dans l’enfance, j’étais intriguée par les voisins juifs de mes grands-parents. Un mur séparait leurs maisons, mais ce n’est qu’en écrivant ce roman que j’ai pu arracher le voile de ce mystère… J’ai découvert la culture juive grâce aux rencontres et au père de mon fils (ndlr. Gad Elmaleh). Ainsi, je m’y intéresse de façon assumée, mais je n’en ferai jamais partie. Comment ne pas être fascinée par les textes sur le judaïsme ou le Mur des Lamentations, véritable spectacle d’humanité et de ferveur ? Mes lectures m’ont conduite vers Gilles Bernheim, « un poète » que j’admire. A travers mon héroïne, j’étudie les convertis qui ont un courage admirable et une foi éblouissante. Or son identité est une illusion, qui se dérobe à chaque pas…
Est-ce avant tout une rencontre avec soi-même ? AB Cela correspond plutôt au moment où l’on comprend qu’on ne se rencontre jamais. Cela m’a pris près de cinquante ans pour lâcher prise ! Le « hidoush » nous invite au renouvellement et au surpassement, parce qu’on doit s’humaniser chaque jour davantage. Même si le monde ne semble pas beau, je crois en l’homme nouveau. Le « droit à la différence » m’énerve, car il crée quelque chose d’ambigu et de contreproductif. A la place, je prône « le droit à l’indifférence », permettant de construire quelque chose de plus intéressant. J’ai mis longtemps à saisir que derrière le mur de mes grands-parents, il y avait juste des gens comme moi. Ne sommes-nous pas tous constitués de poésie, de chagrin, de désir et d’humain ? Vive l’unicité et la fraternité.