‘Annonces’ de Nurith Aviv

L’univers de Nurith Aviv est sensible, intime, instructif. Il invite à rejoindre une sphère de recherche, de réflexion, d’investigation. Dans son dernier opus, la réalisatrice nous plonge dans les méandres de maternités qui remontent aux berceaux des trois religions monothéistes. Du 2 au 29 décembre 2013, Flagey lui consacre un cycle de films.

Annonces donne la parole à sept femmes qui prennent pour point de départ les annonces de filiation faites à Hagar, à Sarah et à Marie, ainsi que le rapportent le Coran, l’Ancien et le Nouveau Testaments. Tissant leurs savoirs et leurs analyses autour de ce thème, les sept interprètes délivrent leur compréhension de ces récits, chacune avec leur clé de lecture, ici à la lumière de la mythologie, ici de l’histoire de l’art, de la poésie, de la psychanalyse et de la théologie.
Nurith Aviv institue un rite de rencontre auprès de chacune d’elles. Nous les découvrons marchant dans leur univers proche, en été, sous le soleil. Les paysages sont souvent arides. Ils pourraient être bibliques, coraniques… S’ensuivent des photos d’elles en noir et blanc, bébés, enfants, adolescentes et très jeunes femmes. La dernière image est un visage mature figé, en noir et blanc qui se colorise et s’anime avec la vie, avec le verbe. Leurs gestuelles, leurs mains parlantes viennent ancrer leurs propos. Mêlant au thème de l’annonce leur histoire personnelle, chacune explicite cette gestation à la lumière de sept inflexions : elles traitent d’Hagar, du désert, de Sarah, de la voix, de Marie, de l’image et du poème.

Voyage exclusivement féminin

C’est la jeune philosophe libanaise Rola Younes qui ouvre le bal des interprétations autour de Hagar, servante égyptienne de Sarah -la femme d’Abraham- et mère d’Ismaël… La poétesse Haviva Pedaya analyse, quant à elle, le personnage de Moïse et son attitude dans le désert ; l’historienne d’art, Marie Gautheron expose les expressions artistiques et visuelles du mystère de l’Incarnation. Le thème de l’Annonciation, dit-elle, soulève la question de la représentation de l’irreprésentable. Son histoire personnelle est précisément liée à cette question. Sarah Stern, psychiatre dans une maternité, explique pourquoi elle a changé son prénom Saraï en Sarah, luttant ainsi contre une annonce stérilisante que ses parents lui auraient imposée, consciemment ou non. La musicologue Ruth HaCohen Pinczower soutient que l’annonce est aussi contenue dans la voix : c’est par la voix que la lumière fut, le jour de la Création, à l’instar du fœtus qui entend des voix avant de voir la lumière. La philosophe Marie José Mondzain, fille de peintre, s’est, pour sa part, penchée sur la transgression de l’interdit de faire des images. Enfin, la philosophe Barbara Cassin différencie le poète du prophète, concevant l’Annonce, comme une inspiration créatrice de vérités et d’interprétations infinies.

Ce voyage dans la pensée auquel nous convie Nurith Aviv est exclusivement féminin. L’homme, le masculin, étant le grand absent de ces gestations pour autrui emblématiques. « Le choix s’est imposé de faire parler uniquement des femmes, de n’entendre que des voix de femmes que j’ai rencontrées au cours de ma vie et de mon travail », explique la réalisatrice. « J’ai préparé le film en lisant beaucoup, j’ai parlé longuement avec ces femmes formidables. Mais le grand défi est resté, comme toujours, la mise en images de toutes ces paroles, la mise en scène, en mouvement, en émotion, de la pensée ». De fait, par ses multiples aspects liés à la féminité, à l’engeance, à la maternité, le film répand sur les spectateurs, une pluie d’idées fertilisantes… 

Express

Nurith Aviv a réalisé dix films (D’une langue à l’autre, Langue sacrée, langue parlée, Traduire, etc.) et fait l’image d’une centaine de fictions et documentaires, notamment pour Agnès Varda, Amos Gitai, René Allio, Jacques Doillon. Passionnée par la question de la langue, par le passage entre les langues, elle a réalisé ces dernières années une trilogie centrée sur l’hébreu qui a été diffusée en salle et a donné lieu à de vifs débats. Une rétrospective de ses films a eu lieu à Paris, au Jeu de Paume en 2008 et au cinéma des Trois Luxembourg en novembre 2013. Elle est la lauréate du prix Edouard Glissant 2009. Elle enseigne dans des écoles de cinéma en Allemagne, en Israël et en France.

« Annonces »

2013 – 64 min – V.O. fr (non st.)

Avec Barbara Cassin, Marie Gautheron, Ruth HaCohen Pinczower, Marie José Mondzain, Haviva Pedaya, Sarah Stern, Rola Younes.

Quatre projections à voir au Flagey en décembre :

  • 02.12 > 19:30 en présence de la réalisatrice
  • 04.12 > 19:30
  • 10.12 > 17:30
  • 23.12 > 18:00

Flagey (Studio 5), Place Sainte Croix, 1050 Bruxelles. Programme : www.flagey.be

Le CCLJ offre 5 X 2 places pour la projection du lundi 2 décembre 2013 à 19h30 aux premiers lecteurs qui en feront la demande à regards@cclj.be

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