La campagne électorale 2014 a mis en exergue les rapports particuliers qu’entretiennent les franges les plus orthodoxes de la communauté juive avec le monde politique à Anvers. Cette évolution modifie le modèle de citoyenneté que les Juifs d’Anvers ont privilégié pendant de nombreuses années pour aboutir à un modèle communautariste susceptible de produire les pires dérives.
Personne n’ignore aujourd’hui que la population juive orthodoxe et d’Anvers a considérablement augmenté. Pour cette frange de la communauté juive, la question de la pratique religieuse est essentielle et implique un rapport au politique où la séparation de la religion de la sphère publique n’est pas clairement tracée.
André Gantman, ancien président du Comité de coordination des organisations juives de Belgique, chef de groupe N-VA au Conseil communal d’Anvers et candidat à la Chambre des représentants, a noué de bons contacts avec les différentes communautés orthodoxes de la Métropole et a pu constater qu’elles sont confrontées à des problèmes spécifiques. « Les problèmes qu’elles rencontrent demandent une approche particulière », explique André Gantman. « Comme les élus non juifs ne comprennent pas ce monde religieux dont ils ignorent tout, il me semble qu’un Juif au courant de ce qui s’y passe est bien placé pour faciliter la résolution de leurs problèmes ».
André Gantman a ainsi été sollicité pour intervenir contre l’application d’un décret flamand sur l’enseignement obligeant les yeshivot (écoles talmudiques pour garçons) à intégrer des connaissances aussi fon-damentales que les mathématiques, la physique, la chimie, la biologie, l’histoire, la géographie, etc. dans leur programme (lire notre encadré). « Tant Samuel Markowitz (conseiller Open VLD du district d’Anvers et candidat au Parlement flamand) que moi-même, nous nous sommes engagés à modifier ce décret. Dans ce dossier délicat, nous savons tous les deux de quoi il s’agit. Il est donc important qu’il y ait des élus juifs qui soient capables de sensibiliser leurs collègues aux préoccupations de la communauté juive d’Anvers ».
Pourquoi André Gantman, Juif non pratiquant, accepte-t-il ce type d’intervention susceptible de remettre en cause l’éducation et l’émancipation des enfants ? N’y voit-il pas non plus un glissement vers le communautarisme ? « Je me suis longuement interrogé sur mon positionnement dans ce contexte particulier », répond d’emblée André Gantman. « Je ne vais quand même pas changer la réalité dans laquelle j’évolue. Quand le grand rabbin d’Anvers m’accueille en me demandant de faire le nécessaire pour apporter une solution aux problèmes que le décret sur l’enseignement leur pose, je ne vais pas lui opposer une fin de non-recevoir en lui indiquant que son mode de vie et ses demandes rétrogrades ne correspondent pas à ma vision de la société. Non, en tant que Juif, son problème me regarde aussi. C’est sûrement un exemple de communautarisation de la société, mais c’est la réalité » !
Instructions de vote en yiddish
Des voix discordantes au sein de la communauté juive d’Anvers n’envisagent pas cette évolution communautariste avec la même sérénité. « Il existe des situations malsaines qui ne semblent troubler personne », déplore un avocat juif orthodoxe du barreau d’Anvers. « Tout cela n’est pas neuf. Des instructions de vote sont données à shabbat dans les semaines qui précèdent les élections. On nous dit en yiddish que pour le bien de la communauté et de ses institutions, il faut voter pour untel ou untel. Tout cela parce que ces candidats ont toléré durant des années la situation illégale de l’enseignement archaïque donné dans ces “non-écoles” de la communauté juive orthodoxe ». Cet avocat très actif au sein de la communauté juive orthodoxe anversoise ne mâche pas ses mots pour critiquer ce communautarisme électoral : « Certains candidats de la N-VA ou de l’Open VLD considèrent qu’ils peuvent raconter n’importe quoi aux Juifs. Ils n’hésitent pas à distribuer des tracts en yiddish qu’aucun non-Juif ne lira par ailleurs. D’autres viennent même le dire avec une kippa dans les synagogues. Comme les Juifs ultra-orthodoxes suivent scrupuleusement les instructions de vote qu’on leur donne à la synagogue, il est tentant de leur faire des promesses impossibles à tenir. Je ne vois ni André Gantman ni encore moins Ludo Van Campenhout (N-VA) oser exiger publiquement au Parlement la remise en cause d’un décret sur l’enseignement que la Cour constitutionnelle a confirmé. Pourtant, c’est aujourd’hui l’enjeu majeur des élections au sein de la communauté juive orthodoxe. Même un Juif orthodoxe moderne comme Samuel Markowitz n’hésite pas à jouer dans cette mauvaise pièce ».
Echevin en kippa
Samuel Markowitz a fait son entrée sur la scène politique anversoise à l’occasion des élections communales d’octobre 2012. Son implication active dans l’association de secours Hatzalah lui a permis de nouer des contacts avec les autorités anversoises, mais aussi avec les services de police, les hôpitaux et les pompiers. Il est aujourd’hui conseiller du district d’Anvers et à partir du 8 janvier 2015, il deviendra échevin de la Participation, des Sports, des Marchés, des Foires et… de l’Etat civil. Pour cette dernière fonction, il agira en tant que fonctionnaire. Ce Juif orthodoxe devra afficher la neutralité des services publics, donc enlever sa kippa lors de la célébration des mariages. « C’est un véritable problème », avoue Samuel Markowitz. « Mais si le règlement le précise, je m’y soumettrai ». Son point de vue sur l’interdiction des signes religieux dans l’administration n’est évidemment pas celui des tenants de la laïcité : « Je regrette que le regard porté par la société sur les personnes porteuses de signes religieux soit généralement négatif. Je pense qu’il faudrait plutôt les admirer. Mais ma priorité n’est pas de mener le combat pour la suppression des interdictions des signes religieux ».
Claude Marinower, échevin de l’Enseignement d’Anvers et ancien député fédéral (Open VLD), se montre rassurant face à l’entrée en politique d’un Juif ortho-doxe comme Samuel Markowitz. « Il s’agit d’une orthodoxie juive moderne et ouverte sur le monde », insiste Claude Marinower. « Samuel Markowitz pourra faire le pont entre un milieu juif extrêmement fermé et la société environnante. Il est conscient qu’il devra se montrer impartial et neutre dans l’exercice de ses fonctions d’échevin, notamment quand il sera en contact direct avec la population en tant qu’officier d’Etat civil ».
S’il est peu probable que d’autres élus juifs vont s’investir en masse pour défendre les intérêts de la frange la plus religieuse de la communauté juive d’Anvers, il semble évident que les dérives du communautarisme (électoralisme, double discours, démagogie…) sont déjà bien ancrées dans les rapports établis avec le monde politique anversois. Face à cette situation, on ne peut que formuler le même vœu que Claude Marinower : « J’espère que l’appréciation du nombre de Juifs à Anvers n’est pas calculée en période électorale, car les efforts déployés par les différents partis à ce moment-là pourraient laisser entendre qu’il y a des millions de Juifs à Anvers ».