Après la bataille…

Depuis que les armes se sont tues après cinquante jours de combats, la guerre ne fait plus du tout partie des préoccupations des Israéliens. Ce retour à la normalité marqué par un mutisme extraordinaire trouble les victimes israéliennes, fait obstacle à tout bilan critique sur cette guerre et évacue le débat sur la légitimité de la violence du Hamas.

C’est devenu un sujet tabou. Loin d’être une conspiration, ce serait plutôt de l’ordre de la main invisible chère aux économistes libéraux. La guerre qui a duré près de cinquante jours et durant lesquels nous étions reliés à la télévision comme par un cordon ombilical, ne suscite plus de débat public. Elle a disparu de nos préoccupations immédiates ou lointaines. Le peuple de la mémoire révèle ici une troublante amnésie qu’il serait incongru de qualifier de « résilience ».

Les Israéliens n’ont pas la fibre patriotique bien hypertrophiée pour décréter que lorsque les armes parlent, il convient de se taire. Mais si déjà le consensus est parvenu à intimider le plus grand nombre en temps de guerre, au moins une fois les combats terminés, il importe que les bouches s’ouvrent, que les patriotes « patriotisent » et que les critiques critiquent. Eh bien, non. L’écho de la guerre s’est réduit à une petite musique de nuit en sourdine. Circulez, y a rien à voir, rien à apprendre, rien à comprendre. Retour à la normalité, aux discussions budgétaires, aux querelles sur la date adéquate pour passer de l’horaire d’été à l’horaire d’hiver, retour à la petite cuisine parlementaire.

Les médias nous livreront évidemment le bilan d’une année pas comme les autres. A défaut de l’album photo de la victoire, comme en 1967, nous aurons droit à un portfolio en papier glacé des hauts moments de l’opération avec les visages inquiets et tendus de nos soldats téméraires dans le feu de l’action, des reportages inédits sur l’héroïsme de certains d’entre eux. Mais un bilan sérieux, critique et exigeant ? On voudrait être sûr que dans les sphères militaires, à tous les échelons, la chose soit faite ou en train de se faire.

Mutisme et refoulement

Il faut parler de cette guerre, car la routine, l’inertie, l’amnésie ne sont guère une démonstration de la maturité israélienne ni une victoire des forces vitales sur les forces de destruction. Elles s’apparentent plutôt à une capacité de refoulement dont les effets sont pernicieux. Et elles soulignent entre les lignes une auto-satisfaction qui ne peut que troubler trois groupes au sein de la société israélienne d’ampleur inégale pour lesquels ce mutisme et ce retour à la normalité sont une insulte : les 72 familles qui ont perdu un des leurs, les centaines d’autres qui attendent au jour le jour le rétablissement de leurs proches blessés lors des combats, et la population vivant dans la zone des quarante kilomètres autour de la bande de Gaza. Ces Israéliens ont subi durant l’opération, mais en fait depuis 2006, la terreur des roquettes et des obus. Oui, je le répète, la terreur. Celle-ci ne se juge pas au nombre de morts qu’elle a perpétré en huit ans, mais à la tension à laquelle est soumise sans relâche une population civile. Car le Hamas recourt à la violence. Ses défenseurs les plus ardents ne le nient guère. Ceux-là mêmes qui ont manifesté dans les rues de Paris pour exprimer leur soutien inconditionnel à la cause palestinienne en général et à celle du Hamas en particulier n’ont jamais prétendu que Mohamed Meche’al et Mohamed Def étaient les disciples de la doctrine pacifiste de Gandhi. Cette violence est-elle légitime ? Cette question est le nœud de la controverse qui oppose en Israël une minorité à la majorité de mes concitoyens et, hors du pays, une grande partie de l’opinion publique contre l’Etat d’Israël.

Examinons les deux thèses : pour les premiers, la violence exercée par le Hamas trouve sa justification à deux niveaux : la cause immédiate, c’est le blocus imposé par Israël suite à l’enlèvement de Gilad Shalit et jamais levé depuis, ni même réellement allégé après l’incident du Marmara; la cause profonde, c’est l’occupation de facto de la bande de Gaza, de la Cisjordanie, sinon de la Palestine, bref la violation par Israël des aspirations légitimes et inaliénables du peuple palestinien et de son droit à l’autodétermination sous la forme de deux Etats, voire d’un seul de la Méditerranée au Jourdain.

Pour les seconds, la cause profonde qui anime le Hamas n’est rien d’autre que son idéologie islamiste et ultra-nationaliste, celle d’une Grande Palestine expurgée de toute présence juive assimilée à une souillure et une impureté qui exige son expulsion à petit feu ou par une victoire éclair hors du dar-al-islam. Que le Hamas soit lié à l’internationale islamiste ou qu’il fasse cavalier seul au nom de la cause palestinienne dont il est le bras armé n’y change rien, la violence qu’il exerce est totalement illégitime puisque son projet politique tel qu’il figure dans sa charte l’est aussi. Le blocus et l’occupation ne peuvent servir d’excuse à l’islamo-fascisme incarné par le Hamas, ce ne sont là que des prétextes pour gagner la bataille de l’opinion. Inversement, la force déployée par Israël trouve sa légitimité non seulement dans les fins dernières poursuivies par le Hamas, mais aussi dans les tentatives réitérées à dessein par Benjamin Netanyahou d’arrêter l’escalade de la violence. La veille de l’opération, n’a-t-il pas préconisé « silence contre silence » (cheket tmourat cheket), puis au lendemain de l’incursion terrestre, n’a-t-il pas accepté la proposition de cessez-le-feu du Raïs égyptien El-Sissi, restée lettre morte suite au refus du Hamas d’obtempérer ?

Blanc-seing à la violence

Faisons part de notre réserve foncière à l’égard de l’une et l’autre position que l’on peut aisément renvoyer dos à dos. Sans être non plus un disciple de Gandhi, nous devons résister à cette pression à laquelle nous sommes sommés en permanence d’accorder un blanc-seing automatique à la violence. Autrement dit, je flaire dans les justifications de part et d’autre une bonne dose de manipulation et de mauvaise foi. Quelle aubaine pour Israël de se prévaloir de l’islamisme radical du Hamas pour évacuer la soumission d’un million et demi de personnes à un blocus aussi long (et inefficace, de surcroît puisqu’il n’a pas empêché le renforcement de son arsenal militaire et souterrain) ! Quelle aubaine pour le Hamas de se prévaloir du blocus et de l’occupation pour mener un combat au nom d’un projet sinistre avec des moyens terrifiants. En somme, ce n’est pas parce que chaque partie a ses justifications que la guerre menée est juste.

Un Etat a pour vocation primordiale de protéger ses ressortissants. A cet égard, Israël a fait son devoir, mais de grâce qu’on nous épargne la comparaison avec la France et la Belgique si les deux pays avaient été bombardés : à ma connaissance, aucun des deux pays n’occupe aujourd’hui un territoire privant les habitants qui s’y trouvent de leurs droits fondamentaux.

De la disproportion
La disproportion est dans le rapport de forces. Un Etat et son armée régulière face à une guérilla (doté d’un arsenal non négligeable) pour laquelle tenir tête à Tsahal est déjà en soi une victoire. Mais au-delà de ce que l’on a déjà conceptualisé comme une guerre asymétrique, il est clair que la disproportion qui génère tant de controverse tourne autour des résultats de la confrontation violente : 72 morts israéliens contre 2.154 palestiniens, quatre victimes civiles israéliennes contre 1.400 civils (même si les chiffres sont contestés) côté palestinien.
Toute action mérite d’être jugée en fonction de deux critères : la morale de l’intention et la morale du résultat. Quelles sont les intentions initiales visées indépendamment des résultats obtenus ? Quels ont été les résultats concrets sur le terrain indépendamment des intentions affichées ? Examinés à travers ce double critère, ni le Hamas ni Israël ne sortent glorieux.
Si l’on juge les deux parties à leurs intentions, Israël sort largement vainqueur : il déclare n’avoir jamais eu comme objectif d’atteindre des civils. On peut le croire d’autant plus que ce n’est pas seulement pour Israël affaire d’éthique, mais un intérêt immédiat. Plus le nombre de pertes civiles augmente, plus l’impatience internationale s’amplifie. Vu à l’aune du même critère, le Hamas ne peut que s’incliner. Son but est bel et bien de semer la terreur et de faire le plus grand nombre de victimes civiles pour qu’Israël soit acculé à céder après-guerre.
Passons au second critère, la morale du résultat, laquelle n’examine que les conséquences sur le terrain. On voit bien vite que le Hamas, avec 68 soldats israéliens et 4 civils tués, est bien loin de réaliser ses objectifs alors qu’Israël, en dépit de ses intentions pures, aboutit à un bilan effroyable. Faut-il y voir une volonté génocidaire ? Les choses ont été dites çà et là, et il y a de quoi être consterné par un jugement aussi péremptoire. Tout d’abord, s’il y avait intention génocidaire, franchement -et qu’on me pardonne d’être aussi macabre et cynique, une fois n’est pas coutume-, à raison de 400 enfants pour une opération étalée sur 50 jours, on est loin de réaliser le génocide qu’on nous prête.
Plus sérieusement, il faut expliquer une bonne fois pour toutes comment on arrive à un si grand nombre de pertes civiles. La raison est prosaïque. Tout a changé depuis l’opération « Rempart » en 2002. Une maison de Jénine était suspectée d’abriter des chefs de l’intifada. On y a aussitôt dépêché une compagnie de fantassins pour prendre la maison d’assaut. Treize soldats ont péri au cours de l’opération, tous réservistes jeunes mariés et pères de jeunes enfants. Pour ne plus essuyer de telles pertes, on a alors préconisé de larguer une bombe sur tout lieu suspect. Le gouvernement et l’Etat-major ont compris la leçon et entendu l’avertissement. Désormais, on ne prend pas de risque. Une maison abrite tel ou tel leader du Hamas, on largue une bombe. Que des civils y soient réellement retenus comme boucliers humains ou qu’ils aient eu la malchance de résider à l’étage au-dessous, peu importe. Dans plusieurs cas, on a prévenu quelques secondes ou minutes avant, on a largué des tracts ou lancé des appels. Parfois, non.
Ce n’est pas très glorieux, mais nulle autorité militaire ou politique n’est aujourd’hui en mesure de regarder dans le blanc des yeux les familles des soldats israéliens sur le front pour leur dire que pour éviter un trop grand nombre de pertes palestiniennes civiles, on est prêt à courir le risque de mettre en danger la vie de nos soldats. Quand le bon sens peut être troublant ! 
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