La disparition inattendue du « chanteur national » Arik Einstein plonge Israël dans un état de choc.
« C’était un grand, un très grand dont la musique et les paroles nous accompagnent moi, mes enfants, et mes petits-enfants. On l’aimait vraiment, comme s’il faisait partie de la famille ». A l’instar de Shimon Peres, de Benjamin Netanyahou et de la plupart des ministres, de nombreuses personnalités israéliennes ont salué l’œuvre d’Arik Einstein, une gloire née dans le courant des années 1960-70 et dont les chansons font désormais partie du patrimoine culturel national.
Agé de 74 ans, Einstein se produisait encore sur scène malgré quelques problèmes d’audition. Et il remplissait les salles malgré la concurrence méprisante de quelques jeunes loups ambitieux au talent moins établi. Car le public aimait ses chansons simples et profondes évoquant l’amour, l’adolescence, la jeunesse, les problèmes de la vie quotidienne.
Certains textes -les plus poétiques- n’ont jamais dépassé les frontières de l’Etat hébreu. D’autres, plus universelles telle « Ani ve ata » (Toi et moi transformerons le monde), ont fait le tour de tous les mouvements de jeunesse et des communautés de la Diaspora.
Durant sa carrière, Einstein a interprété des centaines de chansons et en a composé des dizaines d’autres. On lui doit notamment « Fuse », le premier album de rock israélien à l’époque où Kol Israël ne diffusait encore que des ballades mielleuses, des marches à la gloire de Tsahal et des incantations religieuses en début de soirée.
Au début des années soixante, David Ben Gourion s’était opposé à l’introduction de la télévision en Israël parce qu’il trouvait qu’elle « ne sert à rien ». En 1965, il avait également interdit une tournée des Beatles. S’il tolérait la radio, il estimait qu’elle devait être muselée. Einstein a donc du batailler pour que les chansons de « Fuse », puis celles des autres groupes à succès auxquels il a participé, soient diffusées.
Ce ne fut pas facile car « Loul » (Le poulailler), l’un de ses groupes, se moquait ouvertement du pouvoir travailliste, de ses tendances dirigistes, du cauchemar bureaucratique quotidien. C’était mal vu en haut lieu…
Pourtant, en bon sabra obstiné et doté d’une houtzpah à toute épreuve, Einstein a fini par s’imposer. Ses textes ont été diffusés, il a tourné dans plusieurs films et s’est un temps spécialisé dans la chanson pour enfant.
« Le vrai roi »
« On peut dire qu’il a changé la chanson israélienne, qu’il a électrifié les accordéons qui constituaient alors l’instrument central de la musique locale. Il a donné du peps à l’image un peu plan-plan du kibboutznik chantant le soir au coin du feu après une journée de dur labeur », explique le professeur Hazel Mor. « C’était un chic type et cela transparaissait dans ses textes. C’est pour cela qu’il touchait le cœur de tout le monde. Il connaissait ce pays sur le bout des doigts, on se reconnaissait dans ses chansons. Avec sa disparition, c’est une partie de chacun d’entre nous qui s’en va ».
Hier soir, lorsque les radios et télévisions ont appris l’arrivée du chanteur aux urgences de l’hôpital Ichikov de Tel-Aviv, elles ont aussitôt interrompu le cours de leurs émissions pour suivre l’agonie en direct. Et ce 27 novembre 2013, le Yediot Aharonot a consacré la moitié de son édition -17 pages sur 34- à la vie de cet artiste hors du commun. Pour l’occasion, Shlomo Artzi, un autre « grand » de la chanson israélienne a pris la plume pour publier un éditorial en forme d’adieu. « Je me souviens la première fois que j’ai entendu sa voix à la radio », écrit-il dans son texte intitulé « Le vrai roi ». « « Il y a des chanteurs qui te rentrent à l’intérieur par le ventre en une seconde, et bien c’est ce qui m’est arrivé avec Arik ».
On l’a compris, Shlomo Artzi n’est pas le seul dans ce cas. A l’occasion de l’enterrement de son ami, la municipalité de Tel-Aviv a d’ailleurs autorisé le cortège à traverser le centre de la ville et à faire une halte sur la place Yitzhak Rabin afin de permettre au public de rendre un dernier hommage au « chanteur national ». Un privilège réservé aux plus grands.
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