Au Cclj : Ces traditions qui nous enferment

Lorsqu’elles ne suivent pas les évolutions de la société, les traditions deviennent des obstacles au bien-être des individus qui les subissent. Comment dépasser et transcender ces traditions pour réaliser le vivre-ensemble? Cette problématique sera abordée à l’occasion de la troisième édition de «Fraternité, les rencontres de la laïcité, de l’égalité et de la mixité» le 7 décembre 2006.

Si des individus sont écrasés par le poids de traditions archaïques dans le Sud, les sociétés sécularisées et laïques d’Occident sont également confrontées à des traditions niant l’autonomie de l’individu et enfermant celui-ci dans une communauté rigide où la différence est perçue comme une menace. Selon Fatoumata Sidibe, présidente du comité belge de Ni Putes Ni Soumises, les minorités religieuses s’efforcent de préserver leur identité par les traditions. Ce processus favorise le repli identitaire qui se manifeste à l’école. Cet espace de mixité, d’égalité et d’éducation citoyenne doit permettre aux enfants de porter un regard critique sur le monde. Ils doivent donc se défaire des dogmes et des préjugés. Or, dès que les traditions passent les portes de l’école, elles freinent cet éveil à l’esprit critique. Les enseignants se sentent souvent impuissants face à l’intrusion des traditions dans l’école. Ils ne peuvent plus se prévaloir de l’autorité qui leur a été confiée et du savoir qu’ils détiennent pour imposer aux élèves et aux parents récalcitrants le règlement de l’école. Pour débloquer cette situation délicate, les directions font appel à des acteurs de terrain spécialisés. Je suis amenée à traiter des problèmes extrascolaires. Il peut s’agir de mariages forcés, de séquestration, de viols… Ces problèmes entraînent une rupture d’équilibre au sein même de l’école, précise une actrice de terrain qui souhaite conserver l’anonymat. Dans l’établissement où elle remplit sa mission, les codes culturels du pays d’origine des élèves constituent la source principale des tensions. Les familles refusent de s’approprier le mode de vie du pays où elles vivent depuis de nombreuses années. Elles opposent leur monde au nôtre. Lors des entretiens que j’ai avec les parents, ils n’hésitent pas à me rappeler qu’ils ne veulent pas vivre comme les Belges. Ils s’imposent un ghetto mental et culturel qu’ils refusent de quitter. Ils veillent à transmettre ce rejet du monde environnant à leurs enfants, poursuit-elle. Le mariage forcé est le problème le plus interpellant auquel elle est quotidiennement confrontée. Ce type de mariages porte atteinte à l’émancipation des jeunes filles puisqu’elles se voient contraintes d’abandonner leurs études. De plus, les sentiments amoureux sont complètement évacués. Les filles et les garçons ont souvent intégré l’idée qu’il est normal que le mariage se décide par la famille, insiste-t-elle. Si les fondamentalistes de tous bords ont décidé de régir tous les aspects de la vie des individus, on observe une focalisation obsessionnelle sur la femme, constamment ramenée à un statut d’infériorité. Les traditions religieuses ont été déterminées par des hommes dans une conception patriarcale. On voit à quel point la femme fait partie d’un circuit économique et social. L’homme détient le pouvoir et la propriété des biens, y compris le monopole sexuel sur la femme. Comme celle-ci assure la perpétuation du groupe et la transmission des traditions, le contrôle des ventres par l’homme devient une donnée fondamentale. On comprend pourquoi les fondamentalistes religieux s’efforcent d’organiser la mainmise de l’homme sur la femme, fait remarquer Chemsi Chéref-Khan, président de l’Institut d’Humanisme musulman. Ce constat est partagé par Leïla Babès, sociologue des religions, qui a analysé le regard que portent les islamistes sur la femme : Lorsque, dans le meilleur des cas, les islamistes se font discrets sur la question de l’inégalité, leur discours sur la complémentarité des rôles et des fonctions, leur phobie du contact entre hommes et femmes en disent long sur leur conception ségrégationniste. Les tenants des conceptions rigoristes en matière de traditions religieuses invoquent généralement la tolérance et la liberté religieuse pour que l’Etat accepte leurs revendications. En revanche, ils sont incapables de faire preuve de la moindre tolérance à l’égard de ceux et de celles qui bousculent leur hiérarchie sociale en ne se soumettant pas à leurs normes religieuses. La condamnation sans appel de l’homosexualité par les traditions religieuses monothéistes n’est évidemment pas étrangère aux discriminations et aux persécutions que peuvent subir les gays et les lesbiennes. La situation de ces dernières est quasiment invivable dans les pays d’Afrique ou d’Asie où la tradition religieuse imprègne la vie sociale. Selon Sabreen Al’Rassace, chercheuse et militante des questions LGTB, les lesbiennes sont contraintes à vivre dans la clandestinité pour échapper aux violences physiques, aux viols et aux mariages forcés. Dans les pays où l’homosexualité est criminalisée, elles risquent même des condamnations à mort ou des peines de prison assorties de tortures. Les gays sont exposés à un sort identique. On serait amené en revanche à considérer qu’ils ne rencontrent aucun problème dans nos sociétés où la loi les protège. A cet égard, Nasser Ramdane, porte-parole de SOS Racisme, est très pessimiste : L’homophobie est partagée par des pans entiers de notre société. Elle est devenue une forme d’exclusion acceptable, y compris par des laïques qui n’y voient pas là matière à fouetter un chat. Or, des hommes ne peuvent pas vivre leur orientation sexuelle ouvertement et librement en raison des menaces permanentes qui pèsent sur eux. L’influence de militants politico-religieux est déterminante dans l’homophobie. C’est pourquoi, les autorités religieuses doivent dédramatiser l’homosexualité dans leurs communautés respectives en indiquant qu’il ne s’agit ni d’une perversion ni d’une maladie. Faut-il en conclure que seuls les musulmans sont exposés à des traditions incompatibles avec l’épanouissement de l’individu? Non. L’apparition du mouvement des églises de Réveil en Belgique peut susciter l’inquiétude des chrétiens. Des personnes sans aucune formation théologique ou pastorale créent des églises qu’ils vont diriger en leaders charismatiques. Le caractère sectaire des églises de Réveil ne fait aucun doute dans la mesure où la santé mentale et l’intégrité physique des disciples sont menacées. Les dirigeants de ces églises soutirent des sommes importantes à leurs disciples, généralement démunis et dépourvus d’accès aux droits minimums, témoigne Maureen Louhenapassy, coordinatrice Prévention Sida au SIREAS. La dérive sectaire se traduit essentiellement par le rejet et l’abandon des soins thérapeutiques et médicaux. Ces églises prétendent guérir les maladies par la prière individuelle ou collective au cours de laquelle on entre en transe. Dans certains cas, ces églises refusent de reconnaître l’existence même de la maladie, y compris le sida, qu’elles assimilent à de l’ensorcellement ou de l’envoûtement. Elles imposent alors au malade des jeûnes prolongés, de longues prières sur les genoux, des enfermements… Bien qu’un processus important de sécularisation de la vie juive ait été entamé depuis la fin du XVIIIe siècle, la question de l’intégrisme se pose avec de plus en plus d’acuité dans des milieux religieux ayant par le passé fait preuve de modération et de pragmatisme. Ainsi en Israël et en diaspora également, le mouvement sioniste religieux s’est radicalisé : il évolue vers un ultranationalisme exacerbé et raciste, et ses rabbins se rapprochent de plus en plus des ultra-orthodoxes en remettant en cause tout ce qui touche à la laïcité et à la mixité, rappelle Avirama Golan, journaliste au quotidien israélien Haaretz. Mais contrairement aux ultra-orthodoxes, ils affichent ouvertement leur volonté de reprendre en main la société israélienne pour aboutir à l’établissement d’un Etat exclusivement régi par la Halakha (tradition religieuse). Après avoir évoqué ces différents exemples, on s’aperçoit à quel point les textes sacrés sont de véritables auberges espagnoles qui regorgent certes de trésors de sagesse, mais qui contiennent aussi des monstruosités dangereuses que des militants politico-religieux se chargent de préciser dans un discours totalisant où les droits de l’Homme n’ont aucune place.

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