Au CCLJ : Education à la citoyenneté avec le Collectif Alpha

Avec pour affiche la représentation d’un engrenage bien huilé composé de quatre roues, à l’image des quatre convictions les plus partagées, le christianisme, le judaïsme, l’islam et la laïcité, l’opération « Tolérance : comment réaliser le vivre-ensemble avec nos différences ? » a voulu frapper fort. Le pari est réussi. Plus de 200 personnes du Collectif Alpha, venues participer aux journées des 17 et 18 avril organisées au CCLJ, en parlent encore.

Difficile de manquer un rendez-vous soutenu avec autant d’enthousiasme par Bernard Foccroulle, le directeur du Théâtre royal de la Monnaie. Car c’est bien sous son impulsion que le projet « Un Pont entre deux Mondes » a vu le jour en 1999, géré de main de maître par Marie-France Botte, laquelle a co-écrit Simon, le petit évadé avec Simon Gronowski, et participait dans ce cadre aux Journées Ecoles du CCLJ. La boucle est bouclée. « C’est elle qui a proposé d’adapter notre projet écoles aux adultes » explique Mirjam Zomersztajn, directrice du CCLJ. « En particulier aux personnes inscrites dans le Collectif Alpha, qui est laïque comme nous, très demandeur de projets d’éducation à la citoyenneté, et rarement en contact avec la communauté juive ». Le public du Collectif Alpha se compose d’hommes et de femmes de toutes nationalités et de statuts sociaux variés (demandeurs d’emploi, candidats réfugiés, femmes ou hommes au foyer). Peu ou pas scolarisés, ils viennent apprendre à parler le français, à lire et à écrire, avec l’objectif de trouver du travail, de suivre une autre formation, d’aider leurs enfants, d’apprendre, de se développer, et de prendre une place dans la société. « Une fois les formateurs des sections de Molenbeek, Saint-Gilles et Forest convaincus, David Susskind leur a raconté son parcours, ses combats et la création du CCLJ. Ca a été un coup de cœur ! » poursuit Mirjam Zomersztajn. Et la motivation des animateurs s’est visiblement répercutée sur les participants, puisque après avoir largement préparé les sujets abordés au cours de la journée, après que Mirjam et Véronique Ruff se sont rendues dans les différents établissements pour faire plus ample connaissance, la salle était comble ce 17 avril. Les femmes, en grande majorité, s’étaient même parées de leurs plus beaux atours pour faire honneur aux organisateurs. Jamais, le CCLJ n’avait accueilli un public si diversifié. Jamais, certainement, ces personnes d’origines et cultures si variées n’avaient pénétré dans un lieu juif. Une première qui aura marqué tous les esprits.

Quand l’histoire nous rattrape

Loin de tout manichéisme, profondément humain, le film projeté en matinée, Monsieur Batignole, suivi d’un débat, aura été l’occasion d’aborder une multitude de thèmes : le judaïsme laïque, le rôle des Justes, la distinction entre l’intégration et l’assimilation, la mixité, l’égalité hommes-femmes, l’importance des racines, le fait que les Juifs aussi sont des immigrés, « un langage qui leur parle, car ils le vivent au quotidien » souligne Mirjam Zomersztajn. « La haine, c’est une question d’éducation » relèvera un participant. « Ce n’est pas la couleur, mais la mentalité qui fait la différence » déclarera une autre. « S’il y avait plus de Monsieur Batignole, le monde serait meilleur » soupirera une dernière. Il y a tellement de choses à dire, mais l’expression, souvent, manque. L’intérêt n’en est pas moins soutenu et les remarques, des plus pertinentes. « Le Collectif Alpha existe depuis la fin des années 60 et accueille 600 personnes en cours du jour et du soir » explique Anne Loontjens, coordinatrice. « Outre les cours d’alphabétisation, notre objectif est de leur faire comprendre l’autre et le monde dans lequel ils vivent, en leur donnant les outils d’analyse nécessaires. Même s’ils ne savent ni lire ni écrire, la culture générale les intéresse énormément. Vivant eux-mêmes cette situation d’immigrés, le sujet les touche d’autant plus ». « C’est la capacité de se mouvoir dans l’abstraction qui les met en difficulté, mais leurs émotions sont identiques » ajoutera Véronique Thomas, formatrice à Forest. Que ce soit l’importation de la paix dans le cadre du conflit israélo-palestinien, les préjugés Nord-Sud, les identités multiples, le génocide des Tutsi, l’association Ni Putes Ni Soumises ou l’homosexualité (voir encadré), l’après-midi s’articulera autour d’une dizaine d’ateliers. Parmi les intervenants, le fondateur du CCLJ David Susskind, le journaliste Michel Gheude, le député bruxellois Mahfoud Romdhani, le psychanalyste et directeur du Centre de la culture judéo-marocaine Paul Dahan ou encore Michel Duponcelle, de l’association Tels Quels. Si l’ambiance générale, dans l’ensemble très amicale, sera à l’écoute et à l’ouverture, l’atelier d’Eugène Mutabazi (Ibuka-Remember Tutsi Genocide), consacré au délicat génocide des Tutsi, ravivera malheureusement les tensions, « preuve que l’histoire nous rattrape vite » regrette Mirjam Zomersztajn. Au nombre des participants, autant de Tutsi que de Hutu, et la question de « qui sont les vraies victimes ? » de tragiquement revenir sur la table. « Un discours à sens unique, intolérant et clairement pro-tutsi » notera même un animateur sans se douter de la terrible souffrance endurée par l’orateur, dont la famille et les amis ont été exterminés en 1994. Les conclusions de chaque groupe permettront de retrouver le calme et les bonnes relations établies au cours de la journée. Bernard Foccroulle prendra ensuite la parole pour clôturer la séance : « A l’image du jeune prince Tamino et de l’homme-oiseau Papageno, dans la Flûte enchantée, nous avons tous tendance à avoir peur de l’inconnu. Cette peur peut conduire à des conflits, à des murs, à des régimes comme l’Apartheid, à des génocides, à des idées contraires à l’humanité. Alors comment peut-on vivre ensemble avec nos différences ? En arrivant à dépasser cette peur de l’autre, car la différence n’est pas une menace. En reconnaissant cette différence, en l’acceptant et en la comprenant, en prenant conscience de la richesse qu’elle constitue ». Et de poursuivre : « Dans la différence de l’autre, quelque chose peut me transformer. Se nourrir de la différence est ce à quoi nous devons travailler collectivement ». La musique permettant dans une langue commune de partager sentiments et émotions, le groupe Nawah (la Judéo-séfarade Françoise Atlan et le Palestinien Moneim Adwan) jouera pour conclure un extrait de son spectacle présenté le lendemain à La Monnaie. Un spectacle gratuit, ouvert à tous, et qui, comme le souhaitait Marie-France Botte « aura pour une fois fait entrer au Théâtre royal de la Monnaie le public de la place de la Monnaie ».

Plus d’infos : • CCLJ : 02/543.02.76 ou www.cclj.be • Collectif Alpha : 02/538.36.57 ou www.collectif-alpha.be

Michel Duponcelle : « Je suis pédé et alors ? »

C’est un titre volontairement provocateur qu’a choisi de donner Michel Duponcelle à son atelier. « La vie m’a appris que ce mot faisait peur » confie-t-il. « Dans presque toutes les langues, c’est une insulte qui désigne les homosexuels. C’est très difficile de s’identifier à une insulte ». Parmi les participants, Mimouna s’adressera en toute franchise à l’orateur, n’hésitant pas à parler de « maladie », voire de « vaccin » pour en guérir. « Et si votre fils vous annonce qu’il est homosexuel ? » lui demandera-t-on. « Je meurs ! » répondra-t-elle spontanément. Réussir à se regarder dans la glace, trouver les rares amis auxquels se confier, construire son projet de vie avec cette différence, trouver la force de le dire à sa famille, vivre enfin normalement avec son homosexualité, Michel Duponcelle, aujourd’hui marié et coordinateur de l’association des gays et des lesbiennes Tels Quels, a traversé toutes ces épreuves. Devant le nombreux public du Collectif Alpha, en fin de journée, Mimouna saura exprimer avec courage sa nouvelle façon de pensée. « L’homosexualité n’est pas une maladie » déclarera-t-elle, « et si votre enfant vous dit un jour qu’il est homosexuel, vous devrez l’accepter. Toujours dialoguer avant de juger, expliquer les choses pour se comprendre. Et vous dire que s’il est plus heureux comme ça, c’est ce qui compte ».

« Un Pont entre deux Mondes » Né en 1999, le projet « Un Pont entre deux Mondes » du Théâtre royal de la Monnaie résulte de deux constats : d’une part, la culture est un des lieux privilégiés de la mémoire et de l’identité d’une société, et se doit d’être accessible à l’ensemble de la société. De l’autre, une partie de la population, fragilisée socialement, économiquement ou médicalement, se sent exclue de certaines pratiques culturelles. (Re)créer des liens, organiser et favoriser les rencontres, (re)donner la possibilité à chacun de se (ré)approprier, s’il le souhaite, ces formes culturelles par des activités adéquates, est donc devenu l’objectif du projet. Des activités adaptées aux contextes socioculturels des groupes visés tout en conservant le même niveau d’excellence exigé dans les institutions culturelles. Pour aller à la rencontre de ce « public » débutant, le biais du monde associatif, acteur au quotidien de sa réinsertion sociale, était indispensable. Les sections de Molenbeek, Forest et Saint-Gilles du Collectif Alpha ont donc été réunies pour cette première expérience au CCLJ. Une première qui ne devrait pas en rester là.

Théâtre royal de la Monnaie (Un Pont entre deux Mondes) : 02/210.84.24 ou www.lamonnaie.be

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