Au cœur de l’Histoire contemporaine : force et vitalité du théâtre israélien

Intitulée Isra-Drama, lumières sur le théâtre israélien, organisée par Nurith Yaari et par l’ancêtre de la dramaturgie Joshua Sobol, à qui l’on doit Ghetto, qui fut joué chez nous en son temps au Théâtre National, cette manifestation qui s’est tenue pour la troisième fois en six ans a pu révéler la richesse insoupçonnée, l’effervescence et la pertinence de l’art de la scène due à la plume acérée des auteurs de langue hébraïque. Outre l’oeuvre déjà classique de Sobol, nous ne connaissons en Europe, à quelques exceptions près, que l’oeuvre de Hanoch Levin (1943-1999), qui a pu s’imposer avec des oeuvres comme La reine de la salle de bain, L’enfant rêve et Shitz venues d’un ensemble magnifique comptant plus de 50 pièces et qui restent encore méconnues chez nous. Ainsi, il nous a été donné de voir Requiem, sa dernière oeuvre poétique qu’il a pu mettre en scène lui-même avant de partir en saluant le monde avec ce testament allégorique. Mais l’amateur attentif peut vite s’apercevoir que cet arbre immense cache une forêt qui vient radicalement bousculer toutes les idées reçues.

Théâtre politique En effet, le théâtre israélien d’aujourd’hui (et depuis presque vingt-cinq ans) inscrit sa vision du monde dans les conflits les plus âpres, les plus aigus, se confrontant avec une incroyable audace et lucidité à la politique, dénonçant les maladies de la société israélienne, avec bien plus d’insolence et de défi que n’importe quelle création artistique palestinienne. Très souvent, dépassant le localisme, elle revêt une importance, une signification universelle. Dès lors, la question qui nous est posée devient : mais pourquoi donc n’accueillons-nous pas cette production ou ne montons-nous pas ce nouveau répertoire en gestation constante ? Est-ce l’idéologie « victimiste » de gauche de la plupart des culturels occidentaux qui l’occulterait ? Sous le signe omniprésent de la tragédie se jouent pour le courant du théâtre « politique » les affrontements entre Juifs et Arabes et les batailles douloureuses entre laïcs et religieux. La pensée sioniste, autrefois dominante, s’étant considérablement affaiblie, c’est l’autre, radicalement autre, qui se trouve au centre de la représentation (thème moderne par excellence) dans le dévoilement brutal d’une société de violence comprenant des portraits au vitriol de l’armée plongée dans un tragique de situations extrêmes ou dans une folie absurde de check-points. Et, comme le veut la tradition biblique très ancrée, les pièces s’accompagnent de prophéties apocalyptiques. Ce théâtre complètement impliqué dans l’actualité (ce qui est loin d’être le cas du théâtre français) prend toute sa dimension dans la pièce de Tamir Grinberg, intitulée Hebron, qui met en scène deux familles, l’une israélienne, l’autre palestinienne jusqu’au moment où deux mères tenant leur enfant mort dans les bras se retrouvent face à face, l’une exigeant la justice divine, l’autre la justice humaine. La pièce s’achevant par l’incendie de la ville, on est saisi d’effroi devant ce final qui nous bouleverse comme peut le faire une prédiction. Ce théâtre acquiert également une grandeur mythique dans la pièce épique de Motti Lerner, L’assassinat de Yitzhak Rabin, traduite en français (que j’ai ramenée dans mes bagages pour la monter absolument en Belgique), mettant en scène des malades dans un centre post-traumatique qui se soignent en jouant le psychodrame du meurtre. L’auteur nous donne à vivre un collectif atteint mentalement, livré à l’angoisse d’un Dieu autodestructeur, formant une société qui n’a aucun repère et qui ne sait plus comment mettre fin à la guerre. La possession des êtres par le religieux et l’irrationnel, agissant profondément sur les individus, et ceci à l’échelle mondiale, on est emporté par un souffle dévastateur qui fait un chef-d’oeuvre incontournable et qui sonne comme un avertissement à l’Humanité.

La famille, obsédante A l’autre pôle se situe une production abondante qui interroge la famille, thème très inhérent et obsédant pour le monde juif. Ici, les fantômes de la Shoah minent le conflit familial ainsi que la pression du religieux qui s’acharne à empêcher la rupture des femmes. La dissolution permanente de la cellule domestique vient s’opposer à un rêve obsessionnel de recomposition utopique au coeur d’angoisses existentielles qui plongent dans la télévision avec son magma de réalité, d’imaginaire et d’obsessions ne pouvant plus être distingués l’un de l’autre. Ces déchirures, ces aliénations constantes ont trouvé leurs expressions les plus accomplies sous les plumes de Savyon Liebrecht, Myriam Kainy, Noémie Reegan ou encore Choulamit Lapid, Goren Agmon, Anat Gov… Une faiblesse cependant : trop souvent les mises en scène sacrifient à une imagerie datée, héritée du théâtre yiddish. Voilà pour un aperçu trop rapide d’un paysage riche, diversifié pour lequel nous n’avons même pas évoqué les auteurs de la nouvelle génération… les émergents, comme on dit volontiers ici. A quand donc une année du théâtre israélien à l’exemple de la Schaubünhe à Berlin qui l’organise prochainement ? Car n’a-t-on pas décidé en haut lieu de constituer une année de l’expression artistique palestinienne dans des espaces aussi prestigieux que les Halles de Schaerbeek ?! Bon, bon, bon… soit… évitons les procès d’intention. Quoi qu’il en soit, les oeuvres fortes finissent par trouver leur chemin.

Une étonnante soif de théâtre Il faut savoir que se vendent en Israël plus de 3,5 millions de tickets de théâtre par an. Ce qui constitue proportionnellement un record mondial puisque le pays compte 6,5 millions d’habitants dont il faut soustraire les religieux orthodoxes qui ne fréquentent jamais aucune salle, les enfants (le théâtre pour enfants relève d’autres chiffrages) et les Arabes israéliens qui y restent très réticents. Par ailleurs, Tel-Aviv, ville trépidante d’1,2 million d’habitants, compte quatre salles de théâtre hyper équipées et de dimension équivalente à notre Théâtre National : le Théâtre Habimah, déjà rentré dans l’Histoire mais souvent taxé d’académisme, le Théâtre Caméri, récemment reconstruit et sensible aux formes nouvelles, le Beit Lessin, vaste vaisseau qui abrite souvent les dramaturgies centrées sur le conflit familial et le Gesher, investi par les metteurs en scène d’origine russe pour une production inspirée des chefs-d’oeuvre de la littérature mondiale. En outre, il ne faut pas négliger les théâtres municipaux de Jérusalem, Haïfa, Beer-Sheva, ainsi que les nombreux théâtres « expérimentaux » et les compagnies, dont l’Ensemble Itim qui reste le plus connu avec sa metteur en scène attitrée, Rina Yeroushalmi. Richard Kalisz

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