Peut-être pour se donner du courage, le cinéaste belgo-israélien Sylvain Biegeleisen s’est rendu au chevet de sa mère, caméra au poing. Réduite à la dépendance, sa muse embrasse néanmoins pleinement le présent. Fort de ce cadeau, le réalisateur célèbre ces instants, en noir et blanc.
Il élève la voix pour se faire entendre de ses oreilles récalcitrantes. Elle lui répond par un regard méfiant qui se métamorphose en œil souriant. Il lui dit qu’il fera un film sur elle. « C’est pas ça qui va rapporter », déplore-t-elle. Telle une maman qui accepte de jouer aux jeux de son fils, telle une héroïne du quotidien flattée d’être au cœur d’une œuvre, elle accepte. Mais que les choses soient bien claires : avec ce film, elle bâtit quelque chose sur l’avenir, pas sur le passé. Il veut sonder l’antichambre de la mort, recueillir ses ultimes pensées et sensations, elle lui rétorque : « T’es fou ou quoi ! C’est de la vie qu’il faut parler ! ». Et c’est de cette magie dont il sera question, une heure durant, entre un fils et sa maman. Une mère au visage parcheminé, avec des lignes tracées dans tous les sens, comme autant de routes et de chemins empruntés vers des lieux qui lui appartiennent. Bercé jadis par cette femme au caractère trempé, le fils couve du regard sa mère, aujourd’hui alitée. Il l’observe ; se penche sur sa main fripée qui recueille son visage endormi, suit son bras replié sous la tête, les doigts enfouis dans les cheveux, pour mieux songer encore. Il intercepte son sommeil et ses mouvements de mains soignées qui dessinent avec grâce le néant et caressent les draps rassurants. Lorsque son fils évoque sa longévité, elle joue à cache-cache avec sa mémoire, pèse les années, en enlève, en rajoute et laisse du bon flamand jouissivement s’échapper de ses lèvres. Quelques expressions yiddish égrenées dans le film, émanant de lui, d’elle, découvrent leurs racines et scellent leur complicité.
Vigoureux présent
Ses mains douces et noueuses se joignent délicatement, à la manière d’un savant à la table de conférence, façon PDG présidant une AG : « Je ne vivrai pas longtemps », lâche-t-elle sereinement. Alors, tel un chercheur d’or, son fils tente de recueillir quelques pépites de Vérité, mais la maman maîtrise le scénario, tient l’auditoire et entretiendra le suspense. Comme des enfants surpris en terrain interdit, mère et fils ouvrent parfois grand la bouche, silencieuse et souriante, telle une farce de non-dits. Puis, autour d’une guitare, au détour d’une déclaration d’amour, dans la simplicité et la joie, la maman et l’enfant, la mourante et l’adulte, font chanter le présent. L’œil de la caméra parcourt le salon désormais inoccupé, la cuisine pourrait être le troisième personnage du film. Un jour, du couloir de la vie, le fils rapporte de l’alcool et la cigarette du condamné. Il y a trop de degrés dans son verre, mais il faut voir avec quelle volupté elle joue de la fumée ; sa voix, au passage, n’a rien à envier à celle de Jeanne Moreau. « Ce n’est pas la cigarette qui aura raison de toi », articule-t-il narquois. Le cinéaste capture leurs ombres mouvantes ; distrait sa mère comme un mobile au-dessus d’un lit et l’invite à danser, avec les mains, un tango d’une magnifique sensualité. « Tu me donnes de la force », la remercie-t-il.
Intérieur nuit. Extérieur jour. Pour illustrer les saisonnalités de la vie, la solitude, l’acceptation qui s’impose, le silence qui adviendra ou pour faire une pose, le réalisateur s’adonne à des échappées poétiques. Dans la forêt, les feuilles asséchées virevoltent, le vent souffle, les nuages se font menaçants. Sylvain Biegeleisen lève son objectif vers les cimes des arbres. Les vaisseaux aériens, aussi nombreux et fins que des rides, semblent prendre racine dans le néant et se nourrir du ciel. A la photo murale des trois fils en bras de chemise, souriant sous les œillades de leur maman, succède l’image de trois arbres vigoureux, solidement ancrés dans la terre. Dans ces dialogues avec sa mère ou la nature, aucune évocation du passé ne vient troubler ce vigoureux présent. Suspendus dans le temps, caressés de musique classique, teintés de noir et blanc, ces instants de complicité et d’amour résonnent avec toujours. Et c’est encore ce sourire formidable qu’elle lui lance, quand il l’appelle affectueusement « maman » en yiddish, qui restera dans nos mémoires. Un arrêt sur image plus que jamais vivant.
Un film de Sylvain Biegeleisen. Durée : 70 min
VO FR sous-titrée en néerlandais.
Sortie 9 décembre 2015 au cinéma Aventure.