La disparition de Vladimir Grigorieff -Vladi, pour ses amis et intimes- demeure une perte immense. De ma prime enfance (il me connaissait depuis la maternité) à ses derniers jours, Vladi fut pour moi bien plus qu’un intime ; il était un phare.
En 1973, alors que je ne savais pas encore lire, il m’a offert ma première bande dessinée. Je le revois encore aujourd’hui se pencher vers moi pour me tendre ce cadeau ; c’est, je crois, l’un de mes plus anciens souvenirs d’enfance, un moment qui fut pour moi déterminant : je suis aujourd’hui auteur et éditeur de bandes dessinées. En 2003, 30 ans exactement après ce cadeau, Vladi devint consultant sur ma série Fritz Haber, une collaboration qui se concrétisa à travers un voyage que nous fîmes ensemble à Jérusalem. Lui comme moi avions à bien des égards des questions à poser à la judéité. Né en 1931 à Etterbeek, d’un père russe chrétien orthodoxe et d’une mère bessarabienne juive, Vladi avait été baptisé durant la guerre à l’âge de 11 ans et avait vécu dans un environnement catholique plusieurs années. Son premier livre, Je parle hébreu, paru en 1983 dans la mythique petite collection « Marabout Flash », donna cependant très vite le ton : son intérêt pour la chose juive n’étonna d’ailleurs personne. Tout comme son livre paru en 1994 et intitulé Le Judéocide, ouvrage de sa bibliographie qu’il considérait comme le plus fondamental. En 2015, alors que Vladi m’annonçait que son recueil de haïkus serait son dernier livre, je réussis pourtant à le faire revenir sur sa décision en lui proposant d’éditer un nouveau projet. C’est ce qui donna sa première et unique bande dessinée parue en mai 2017, trois mois avant sa mort : Le Conflit israélo-palestinien. Deux peuples condamnés à cohabiter, avec au dessin Abdel de Bruxelles. Pour Vladi comme pour moi, notre histoire commune avait accompli sa boucle.
David Vandermeulen, directeur de Collection au Lombard
Des cheveux et une barbe en bataille lui donnaient des allures de Socrate. Un Luftmensch, un homme du vent que l’on dirait sorti de l’univers de Chagall, survolant les villages et ignorant les frontières. C’est très beau le vent. Il en avait conservé une vision apologétique du déracinement. Et pourtant ce déraciné de toute géographie contraignante, qui semblait échappé d’un autre temps à moins qu’il n’en fut de tous, était féru d’histoire.
D’une histoire moins totalisante qu’infinie, moins hégélienne que levinassienne. Raison pour laquelle il était sans doute friand de petites histoires plutôt que de la grande, ces je-ne-sais-quoi et ces presque-rien qu’il savait distiller comme personne, et se plaisait à raconter, à détailler, à pervertir au besoin, tant il aimait la joute oratoire sans jamais toutefois en être dupe. Une simplicité de laquelle perçait une grande érudition qui se retrouvait jusque dans l’esthétique ramassée des haïkus qu’il affectionnait particulièrement. En souvenir de notre cher Vladi, qui s’en est allé méditer au-delà de l’horizon, aux confins de cette eschatologie sur laquelle il aimait s’attarder, je ne peux m’empêcher de me remémorer sa voix mélodieuse, en relisant l’un de ces poèmes elliptiques du pays du soleil levant, un de ces chers haïkus qu’il aurait pu faire sien : « Rien ne dit Dans le chant de la cigale Qu’elle est près de sa fin ».
Olivier Boruchowitch, ancien rédacteur en chef de Regards