Existe-t-il un modèle juif d’intégration ? Certainement si l’on songe que deux des cinq prix Nobel… juifs 2013 sont des rescapés de la Shoah. Le rappeler ne revient pas à mettre en avant l’absurde idée de supériorité intellectuelle juive, mais à soupçonner l’existence d’un modèle juif d’intégration.
Oui, il est possible d’être fils ou petit-fils d’émigré voire, pire encore, de naître sous « une mauvaise étoile » et de décrocher un Prix Nobel. Les parcours de vie de Martin Karplus (chimie) et de François Englert (physique) démontrent que la réussite n’est pas seulement affaire de classe sociale, mais aussi, et surtout, d’éthos.
De quoi est-il question, en effet, sinon de la capacité des Juifs à se reconstruire (résilience), sinon du refus des mutilés de la Shoah à se complaire, et ce dès 1945, dans la souffrance ! Je ne doute pas un seul instant de l’incrédulité de certains de mes lecteurs : à croire, en effet, la doxa, les Juifs d’après-guerre n’auraient eu de cesse d’instrumentaliser la Shoah, pour s’assurer, ici, d’avantages pécuniaires, là, des territoires étrangers. Or, toutes les études (et somme toute aussi nos parcours familiaux) témoignent du contraire.
Réduite de moitié du fait de la Shoah, les rescapés, psychologiquement et matériellement exsangues, entreprirent non pas de jouer, mais d’occulter leur douleur, quelquefois même au prix du reniement pur et simple. Certains Juifs, en effet, en vinrent à renier leur origine, se convertissant tantôt au catholicisme, tantôt au stalinisme le plus obtus.
De manière générale, l’après-guerre fut pour la majorité des Juifs, désormais gagnés au sionisme, une fuite en avant dans la normalité, non sans perte et fracas; Dieu (la foi paternelle) et le Yiddish (la langue maternelle) furent les deux principales victimes collatérales de leur stratégie d’intégration. Confrontés à des autorités qui, de toutes les façons, n’étaient pas prêtes à les écouter, les Juifs bruxellois s’ingénièrent tout à la fois à s’investir dans la Cité et à reconstruire une judaïcité sur des bases résolument laïques. Ils se dotèrent ainsi d’institutions aussi pérennes qu’originales -du CCLJ aux écoles juives (laïques)- qui font aujourd’hui sa fierté et sa renommée internationale. Cette capacité d’adaptation et de réparation illustre sans doute un possible modèle d’intégration juif. La modernité nous est souvent présentée comme l’opposition entre deux registres : celui de l’universalisme rationaliste et celui de l’affirmation (trop marquée) d’une identité culturelle.
Le modèle juif démontre qu’il est possible de penser ces deux registres en complémentarité, bref de s’intégrer sans s’assimiler, voire même de s’assimiler sans totalement disparaître. Les Juifs me paraissent l’exemple même de la combinaison exceptionnelle et bien réussie d’universalisme et d’identité : François Englert n’enseigne-t-il pas tout à la fois à l’ULB et à l’Université de Tel-Aviv, comme ne l’a souligné aucun de nos journalistes ? Il me paraît bien dommage (mais hélas guère surprenant) que notre presse francophone ne se soit précisément penchée sur le parcours de vie de ce Prix Nobel-enfant de la Shoah et ce, précisément à l’heure où la chasse aux réfugiés prend des tours dramatiques à l’échelle de notre continent. Oui, les émigrés et autres parias d’aujourd’hui peuvent accoucher à terme de prix Nobel ou de chanteurs d’exception. Et ce n’est pas Stromae qui me démentira. Pourquoi donc nos médias se sont-ils privés de cette formidable leçon d’humanité ? Tout simplement parce que la Belgique paraît de plus en plus étrangère, sinon dérangée par le signe juif. Dommage…
P.S. Devrions-nous éviter de nous réjouir de l’origine juive des deux derniers prix Nobel belges ? Certainement, à croire l’éminent intellectuel juif (?) Victor Ginsburgh pour qui l’on ne saurait être juif que dans la seule dénonciation radicale (c’est le moins qu’on puisse dire) d’Israël. Je trouve personnellement sa définition un peu courte, mais aller savoir ce qui se passe dans la tête de certains de nos enfants de la Shoah !
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