Baruch, Feige, Annette… et nous

« J’ai une belle histoire à vous raconter. Pour une fois, il s’agit de bonnes nouvelles… ». C’est comme ça qu’un matin de septembre, Kenneth Fuhrman s’est adressé à la Rédaction de Regards pour nous raconter l’incroyable expérience qu’il venait de vivre. Un témoignage qui montre toute l’importance de la mémoire, et des secrets que l’histoire peut encore révéler 70 ans plus tard.

Il y a quelques semaines de cela, Yves D’Hondt, entrepreneur dans une maison de la rue du Châtelain, découvre un document d’archives, caché dans la charpente d’un grenier, derrière une cheminée. « En voyant cette petite farde brunie, j’ai d’abord cru à une carte au trésor », confie-t-il. « J’ai ensuite remarqué que les documents qu’elle contenait étaient écrits en hébreu, et je me suis naturellement tourné vers des personnes que je connaissais dans la communauté juive ». Après être passés par quelques mains, sans succès, les précieux papiers arrivent chez Kenneth Fuhrman, Anversois résidant à Bruxelles, qui maitrise l’hébreu et se rend vite compte de leur importance. Un petit livret de mariage aux noms de Baruch Katz et Feige Lacks, daté du 5 juin 1934 à Anvers, ainsi que leur Ketouba, et un petit carnet de rationnement… Kenneth se met immédiatement en devoir de retrouver leurs propriétaires. Pendant trois jours, il fait traduire en détails les documents et explore le passé de cette famille. Baruch et Feige Katz louaient un appartement au n°42 de la rue du Châtelain, avant d’être dénoncés par le « Gros Jacques » et déportés via Malines. Leur fille Annette aura elle la vie sauve, cachée dans un couvent de Neufchâteau, puis dans plusieurs orphelinats, jusqu’à la Libération. « En feuilletant délicatement le carnet de mariage pour ne pas abîmer les pages, je suis en effet tombé sur le nom d’Annette Katz, leur fille unique. C’est d’ailleurs à son nom qu’a été fait le carnet de rationnement », explique Kenneth, qui s’engage dans une véritable course contre la montre. Annette Katz est née le 27 avril 1936 à Anvers, elle a été scolarisée après la guerre à l’école Tachkemoni. Mais vit-elle encore ? Et si oui, où ? En Belgique ? En Israël ? Ailleurs dans le monde ?

Elle a certes rempli un document à Yad Vashem en 2003, mais treize ans se sont écoulés. Le téléphone qu’elle a inscrit sur le formulaire n’est plus en service, et son passeport est périmé depuis dix ans ! Kenneth contactera tous les Katz de Bruxelles et d’Anvers, avant de finalement faire appel à un ami rabbin loubavitch, Menachem Mendel Gurary, qui transmet la recherche sur un réseau international. Trois jours plus tard, le message arrive… chez la fille d’Annette !

Non seulement sa mère est bien vivante, mais elle est en bonne santé et n’en revient pas. Annette est arrivée en Israël au début des années 50, avant que ses grands-parents, eux aussi cachés pendant trois ans dans un grenier, ne la rejoignent. « Je l’ai appelée directement pour lui annoncer l’incroyable nouvelle », raconte Kenneth. C’est son meilleur ami, de voyage à Tel-Aviv, qui remettra en mains propres les précieux documents à Annette Katz. Un moment incroyable, auquel Kenneth, très ému lui aussi, assiste en direct sur Facetime. « Le rabbin a dit à Annette que c’était un message de ses parents 70 ans après leur départ ! Nous avons chacun apporté un petit bout de l’histoire et ensemble, nous sommes parvenus à reconstituer le puzzle », se réjouit celui qui vient d’être invité par Annette en Israël pour un prochain shabbat, avec Yves D’Hondt, bien sûr, qui a eu le premier mérite de s’intéresser à ces documents. « Je ne savais pas que la Ketouba avait une telle importance, y compris sentimentale, pour les Juifs, mais j’avais remarqué qu’elle était très bien 
cachée », admet-il. « Rien que d’entendre la voix et la joie d’Annette au téléphone, cela m’a réchauffé le cœur. C’est vraiment gratifiant ».

Et la belle histoire se perpétuera désormais dans la famille. Annette Katz a deux filles et quatre petits-enfants qui ont déjà prévu de présenter la découverte de la rue du Châtelain à leurs camarades de classe, à l’occasion des Shorashim.

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