Thérapeute familial de formation, Béatrice Kayitesi s’investit depuis plusieurs années dans un projet d’entraide intergénérationnel auprès des rescapés du génocide des Tutsi. A force de motivation et de courage, « Dukundane Family » a ainsi rendu possible la reconstruction de familles entières. Parce que la survie réside aussi dans l’ancrage familial.
Le visage de Béatrice Kayitesi s’illumine lorsqu’elle nous parle de ses « petits-enfants ». Les plus jeunes ont aujourd’hui 18 ans et vivent au Rwanda, quand ils ne sont pas partis étudier en Europe, aux Etats-Unis, ou même en Chine ! « Tous s’en sont plutôt bien sortisdans la vie », confie-t-elle, avec toute la fierté d’une grand-mère.
Béatrice Kayitesi est parvenue à fuir la guerre juste avant le début du génocide, pour arriver en Belgique le 12 avril 1994. « Nous étions allés nous cacher à l’Hôtel Méridien de Kigali, où se trouvaient les Casques bleus. Nous y avons dormi deux nuits avant d’avoir la chance de pouvoir prendre le premier avion des Paras qui quittait le Rwanda », raconte-t-elle. « A l’aéroport, je me souviens encore de ces militaires hutu qui, en voyant mon grand fils, ont demandé : “Ce Tutsi, qu’est-ce qu’il fait ?”. Ils ont négocié de longues minutes avant que nous puissions nous en aller. Nous avons vu des cadavres sur la route… tout s’est passé tellement vite, à peine le temps de réaliser… Ou j’ai mis ça de côté, pour avancer ».
De façon étonnante, c’est une amie hutu, mariée à un Belge, le couple ayant quitté le pays plusieurs années auparavant, qui hébergera Béatrice et ses enfants les premiers mois. « Une femme militaire, proche du pouvoir et du président Habyarimana », affirme Béatrice,« mais intelligente et généreuse, qui a aidé de nombreux Tutsi au Rwanda, dont mon frère avant qu’il ne soit assassiné, comme le seront trois de mes six frères et mes beaux-parents ».
Béatrice Kayitesi vivra de petits métiers avant de reprendre des études, un post-graduat de cinq ans pour devenir thérapeute familial systémique, ce qui lui permet aujourd’hui de travailler en cabinet, à côté de l’accompagnement de polyhandicapés.
Une nouvelle famille, sur qui compter
En 2009, quinze ans après les événements, Béatrice Kayitesi se décide à retourner au Rwanda, pour rendre hommage à ceux qu’elle a perdus. « Ce voyage m’a en quelque sorte réconciliée avec mon pays, j’ai pu voir comment le Rwanda avait évolué, mais j’ai aussi pu me rendre compte de l’ampleur du traumatisme », confie-t-elle. Les files devant les rares centres thérapeutiques ne trompent pas. « Le besoin est tel qu’il a brisé le tabou que constituait une visite chez le psy », relève Béatrice. Quatre mois passés sur place, en pleine période des trois mois de deuil annuels, lui permettent de partager son savoir et de découvrir cette extraordinaire association qu’est « Dukundane Family » (« Restons en contact » en Kinirwanda), ou comment des jeunes ont retrouvé un sens à leur vie.
« Après la guerre, certains n’avaient plus personne, pas même un cousin ou une grand-tante. Personne pour les féliciter de leurs bons points ou se fâcher après un mauvais bulletin, chez nous, c’est quelque chose d’essentiel », explique Béatrice Kayitesi. « L’AERG – Association des étudiants rescapés du génocide a été lancée au Collège Saint André, à Kigali, où grâce au soutien du directeur, les jeunes ont décidé de se créer leurs propres familles. Ils se sont regroupés et ont vu qui pouvait être un papa, une maman, un frère, unesœur…avec tout le respect attribué à cette fonction et la responsabilité que ce rôle impliquait ». Elle poursuit : « L’AERG est devenue “Dukundane Family”en 2007 pour maintenir ces liens fraternels après l’école.Je lui ai proposé mon aide et j’ai été choisie comme grand-mère. C’est magnifique de voir comment ces jeunes ont réussi, ils sont allés à l’université, s’expriment bien, sont responsables. Ils suscitent toute mon admiration ».
Pour la deuxième année consécutive, la troupe de danse « Icyeza » dont Béatrice Kayitesi fait partie a organisé en Belgique une soirée dont les bénéfices sont reversés à ses petits-enfants, notamment à un projet de l’association qui vise à apporter l’aide psychologique nécessaire aux enfants traumatisés qui vivent dans les campagnes. L’argent récolté permet aussi de payer le minerval des études, de proposer un événement commémoratif annuel et de construire des murs de mémoire pour rendre hommage aux victimes du génocide tuées et jetées dans les eaux… « Dukundane Family » a, par ailleurs, créé une troupe de danse« Indangamirwa », classée aujourd’hui parmi les trois meilleures troupes du pays et qui aété d’un grand soutien moral pour les membres de l’association.
Heureuse grand-mère déjà en Belgique, Béatrice Kayitesi a promis d’assumer au mieux son rôle de grand-mère au Rwanda. Elle suit actuellement une formation en thérapie EMDR pour venir en aide aux personnes victimes de traumatismes. Avec le souhait de repartir un jour pour en faire le meilleur usage auprès des siens.
Plus d’infos : www.indangamirwa.blog.com
]]>