Belgique : Elections : Les politiques en campagne

Le 10 juin prochain, les électeurs redessineront la carte politique de la Belgique. Nous avons demandé aux présidents des quatre grands partis démocratiques de présenter leurs propositions majeures relatives à la lutte contre l’antisémitisme, à la réforme de la mémoire officielle de la Belgique, suite à la publication du rapport du CEGES « La Belgique Docile », à la défense de la laïcité et à la paix au Proche-Orient. Ces dernières années ont été marquées par la hausse de l’antisémitisme en Belgique. Quelles sont vos propositions pour combattre ce fléau ?

Elio Di Rupo : Notre société ne peut tolérer aucune forme de discrimination, de violence ou de haine basée sur la prétendue race, l’ascendance ou l’origine nationale ou ethnique. Sous l’impulsion du PS, le gouvernement fédéral a élaboré et mis en œuvre un plan d’action relatif au racisme, à l’antisémitisme et à la xénophobie. On peut citer, parmi les mesures adoptées à l’initiative du PS et de la Ministre de la Justice Laurette Onkelinx en particulier, la désignation dans chaque arrondissement judiciaire (et au niveau des Cours d’appel) d’un magistrat de référence afin de suivre l’ensemble des affaires ayant trait au racisme et aux discriminations. Les formations de magistrats ont également été intensifiées. Les efforts générés dans ce cadre doivent être poursuivis. Le programme du PS pour les élections comprend ainsi notamment les propositions concrètes suivantes : – renforcer l’action du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (CECLR) entre autres via l’accroissement de ses moyens; – intensifier les projets de l’école pour la démocratie permettant aux élèves de l’enseignement secondaire de visiter les camps de concentration en Belgique ou à l’étranger; – interdire les organisations racistes ou xénophobes et prévoir des sanctions pénales à l’encontre des personnes qui arborent des insignes nazis; – poursuivre le développement, sous la responsabilité du CECLR, du baromètre de la tolérance; – lutter plus efficacement contre les sites internet racistes ou extrémistes.

Isabelle Durant : Ces dernières années ont bien été marquées par une montée incontestable de l’antisémitisme en Europe et en Belgique également. Malgré les avancées législatives réelles de ces dernières années, cette discrimination et les faits graves que nous avons connus rappellent l’importance de développer et de renforcer toutes les stratégies et outils nécessaires pour faire face à l’intolérance et au racisme : éducation, information et sensibilisation à la tolérance et au respect de la diversité, lois anti-discriminations, renforcement du cadre juridique de la lutte contre le racisme. Au-delà de l’outil législatif et des améliorations qui lui ont été apportées, la fermeté dans les poursuites doit être la règle.

Didier Reynders : Le MR défend l’application rigoureuse de la loi réprimant le racisme et l’antisémitisme. Frédérique Ries a dénoncé à plusieurs reprises le climat antisémite et anti-israélien ambiant. Devant la multiplication des incidents, les sénateurs François Roelants du Vivier et Christine Defraigne ont déposé une « proposition de résolution relative à la résurgence de l’antisémitisme en Belgique » qui n’a pu aboutir, faute d’accord politique avec les autres partis sur leur proposition. Viviane Teitelbaum donne régulièrement des conférences sur le conflit israélo-palestinien et a emmené une délégation de parlementaires et de jeunes MR à Yad Vashem pour les sensibiliser au devoir de mémoire.

Joëlle Milquet : Le cdH s’insurge contre l’antisémitisme comme contre toute forme de racisme. Le racisme, la xénophobie et le révisionnisme constituent des atteintes fondamentales aux principes démocratiques fondant la société belge. Ils ne peuvent laisser aucun citoyen indifférent. Les moyens de lutter contre ces comportements doivent être renforcés. Dans son programme en vue des élections de 2007, le cdH propose : • de développer l’éducation à la tolérance en renforçant les moyens qui lui sont accordés et notamment organiser à l’école des modules de formation obligatoires sur toutes les convictions religieuses et philosophiques, leur histoire et culture; • d’exiger des parquets une application ferme de la législation contre le racisme, la xénophobie et le révisionnisme; • de lutter contre le racisme et la xénophobie sur internet en ratifiant les dispositions internationales sur la cybercriminalité et le racisme et la xénophobie sur internet développées au sein du Conseil de l’Europe et en adaptant les dispositions internes en vue de les mettre en œuvre.

Dans son récent rapport intitulé « La Belgique docile », le CEGES souligne les responsabilités de l’Etat belge durant la Seconde Guerre mondiale. Quelles leçons comptez-vous en tirer et entendez-vous soumettre des propositions concrètes consécutives aux résultats de ces recherches historiques ?

Elio Di Rupo : C’est à l’initiative du Sénat et en particulier du sénateur PS Philippe Mahoux que le gouvernement a confié cette étude au CEGES. Le PS a réagi, dès la publication du rapport, en précisant qu’il était « fondamental que toute la lumière soit faite sur cette période sombre de l’histoire de notre pays. (…) Le PS considère que tous les démocrates de Belgique doivent enfin reconnaître la responsabilité de la Belgique pour les actes de collaboration commis durant la guerre 40-45. Il s’agit de notre honneur et de la défense à venir de notre modèle démocratique ». Concrètement, le PS souhaite une diffusion massive de ce rapport. Nous voulons par ailleurs que cette page de notre histoire fasse partie de manière beaucoup plus importante de notre programme d’enseignement.

Isabelle Durant : L’intérêt de cette étude est évident, même si ses conclusions ne contiennent pas de réelles surprises. Le travail produit constitue cependant un apport historique incontestable mais aussi un appui aux actes politiques qui nous semblent devoir en découler. Par analogie à l’attitude politique adoptée récemment par Jacques Chirac, sans pour autant que la situation de l’époque en France et en Belgique soit réellement comparable, il est important que cette étude permette au Premier ministre d’assumer la responsabilité de l’Etat belge dans la déportation des Juifs de Belgique et de présenter en son nom les excuses de l’Etat à la communauté juive de Belgique. Et cela particulièrement au moment où on honore les Justes et tous ceux qui ont caché des enfants juifs.

Didier Reynders : Le MR estime qu’il ne peut pas rester sans suite. Les connaissances nouvelles qu’il apporte sur les circonstances du judéocide en Belgique devraient non seulement faire l’objet d’une diffusion aussi large que possible, mais devraient également conduire le gouvernement belge à poser un geste solennel fort en demandant pardon à la communauté juive pour les faits dont la Belgique s’est rendue complice lors de la Seconde Guerre mondiale. Ce rapport est un travail de mémoire essentiel qui met en lumière la nécessité de comprendre le passé, dans une démocratie qui veut lutter contre le racisme, l’antisémitisme et les extrémismes.

Joëlle Milquet : Le cdH s’est félicité de la profondeur et de la qualité du travail effectué par le CEGES sur l’attitude des autorités belges à l’égard de la persécution des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale. Il est un exemple de travail historique pour tous les chercheurs de cette discipline. Il incite également à réfléchir clairement sur les conséquences qui doivent en être retirées au niveau de la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat belge dans la déportation des Juifs de Belgique. Le cdH souhaite que le gouvernement accueille favorablement les demandes de reconnaissance ou de réparation qui pourrait faire suite à ce rapport. La reconnaissance doit se réaliser de manière solennelle d’abord par respect pour les victimes du génocide et de leurs proches. Mais elle doit également servir à l’éducation citoyenne dans une période où malheureusement l’extrême droite et l’antisémitisme resurgissent.

Notre centre est particulièrement attaché à la notion d’intégration citoyenne et à la lutte contre les communautarismes. Que proposez-vous de faire pour la défense du vivre-ensemble, et de la laïcité qui le rend possible ?

Elio Di Rupo : Le PS affirme sa détermination à construire un monde meilleur où chacun puisse s’épanouir et faire preuve d’un libre arbitre et d’indépendance d’esprit. Il est impératif, pour qu’une société multiculturelle puisse fonctionner, qu’il y ait un socle de valeurs et de principes communs. Ce tronc commun ne peut se développer que dans une société laïque, qui établit un mode de fonctionnement indifférent aux diverses conceptions philosophiques et religieuses. Le PS souhaite réaffirmer les principes suivants : – le respect et l’application des droits de l’Homme et des libertés fondamentales; – la séparation de l’Etat et des religions et la primauté du droit civil sur les prescrits religieux; – le respect de l’Etat de droit. Le programme du PS prévoit une série de propositions pour un meilleur « vivre-ensemble », qui s’intègrent dans les objectifs suivants : promotion de la laïcité et des droits de l’Homme; soutien à la citoyenneté; multiplication des espaces de rencontre et de dialogue; et renforcement de la diversité culturelle.

Isabelle Durant : Bien vivre ensemble, c’est avant tout être respecté pour sa personne, dans ses choix privés. C’est un droit élémentaire qui doit être garanti à tous au travail, dans les transports en commun, à l’école, en rue, bref dans l’espace public. Prévention et médiation, soutien aux acteurs sociaux, dialogues entre les cultures et dialogue de terrain, promotion de la diversité culturelle, lutte contre toutes les formes de discriminations et de violence, police de proximité, justice plus accessible et surtout plus rapide. Contrer le repli communautariste, l’intolérance, le prosélytisme ou l’imposition à tous de comportements, de manières de vivre d’un groupe de la société, passe par ces actions combinées.

Didier Reynders : Le MR considère la rencontre et la coexistence de convictions philosophiques et religieuses et de cultures différentes comme une richesse. L’harmonie des peuples ne peut être trouvée que dans le respect de l’autre comme des droits et libertés qui fondent l’Etat de droit. L’interculturalité ne peut autoriser qui que ce soit à remettre en cause ces valeurs universelles. Je reste convaincu que l’éducation est le meilleur outil pour une saine et efficace gestion de l’interculturalité et que nous devons améliorer la connaissance des philosophies, des religions et des cultures par chaque citoyen.

Joëlle Milquet : Après avoir construit un pluralisme politique, philosophique et puis communautaire, la Belgique est devant un nouveau défi, celui de réaliser une autre forme de pluralisme : le pluralisme interculturel. La réussite de la mixité culturelle est un réel défi pour notre démocratie secouée par des tentations de rejet, de racisme, de tendance au communautarisme et de repli sur soi. Les politiques de diversité culturelle doivent être renforcées d’abord par la mise en place d’Assises de l’interculturalité pour aboutir, comme nous le proposons, à des mesures concrètes encourageant le dialogue entre communautés culturelles, philosophiques et religieuses. Il importe aussi de soutenir et de développer des initiatives associatives et locales œuvrant pour le dialogue entre les communautés et les cultures au lieu de ne privilégier que le soutien aux seules associations « uniculturelles ». En ce qui concerne la laïcité, pour le cdH, la neutralité belge en matière de culte et de philosophie garantit une séparation nette entre le spirituel et le temporel tout en assurant le dialogue et le financement des cultes et des philosophies reconnus en Belgique. Cette neutralité exige une lutte claire et une vigilance de tous les instants contre toute tentative d’intégrisme ou de confusion entre culte et Etat. Enfin, nous désirons garantir et promouvoir le dialogue serein entre cultes et philosophies, notamment au travers d’un nouvel espace spécifique dédié à cet effet.

Quelles sont vos analyses et vos propositions sur la paix au Proche-Orient ?

Elio Di Rupo : Le PS a toujours considéré qu’il n’y aurait pas de paix durable au Proche-Orient sans une solution équitable pour chacune des parties au conflit. Une telle solution n’est possible que par la négociation, sur pied d’égalité et dans le respect des partenaires (sous les auspices de la communauté internationale). Des pistes très intéressantes ont été tracées ou approfondies par les signataires de l’initiative de Genève, autour de l’idée centrale de la création d’un Etat palestinien indépendant et viable, avec Jérusalem-Est comme capitale, qui coexisterait aux côtés de l’Etat d’Israël dont l’existence devrait être internationalement reconnue par tous et la sécurité assurée. Le conflit israélo-palestinien cause de multiples victimes des deux côtés. L’unilatéralisme et la voie militaire sont sans issue. Il est donc dans l’intérêt même de la Belgique que sa diplomatie se mobilise en vue de prendre ou d’appuyer toute initiative menée en faveur du dialogue, de la négociation et de la paix au Proche-Orient.

Isabelle Durant : Pour Ecolo, la résolution du conflit israélo-palestinien, la construction de la paix la stabilité dans la région, la mise en place et la reconnaissance mutuelle de deux peuples et de deux états restent des priorités. La dégradation continuelle de la situation contribue à exacerber les tensions entre les deux populations. Le résultat des dernières élections palestiniennes, malgré la validité du processus électoral attestée par la communauté internationale, a plombé un peu plus encore un processus de paix au Proche-Orient déjà mal en point. Très récemment toutefois, la mise en place d’un gouvernement d’union nationale autant que l’initiative d’un plan de paix présenté par l’Arabie Saoudite et soutenu par la Ligue Arabe constituent des éléments encourageants pour les mois à venir. Ecolo continuera d’apporter son soutien aux initiatives bilatérales de paix mais en appelle également, sur le modèle de la Conférence de Madrid tenue en 1991, à une conférence internationale abordant des questions bilatérales (territoires divers) et multilatérales, et impliquant tous les Etats et acteurs politiques du Moyen-Orient.

Didier Reynders : Je suis résolu à tout mettre en œuvre afin de contribuer à l’instauration d’une paix durable dans la région. Cela implique d’une part, qu’Israël puisse vivre en paix et en sécurité dans des frontières sûres et reconnues et d’autre part, que le peuple palestinien puisse vivre en toute indépendance dans un Etat souverain et démocratique. Il n’y aura pas de solution durable aux conflits minant le Moyen-Orient si certaines parties en cause continuent à nier le bien-fondé des revendications de leurs adversaires. Tout gouvernement, s’il peut tirer sa légitimité des urnes, ne doit cependant pas en conclure qu’il peut échapper à ses responsabilités. En d’autres termes, la reconnaissance de l’Etat d’Israël par le Hamas constitue un préalable obligé à toute forme de solution négociée. Je suis convaincu de la nécessité absolue de respecter les conditions énoncées par le quartet USA-Russie-UE-ONU, et formulées dans la feuille de route du 30 avril 2003, afin de faire aboutir le processus de paix et de parvenir à une solution. Je considère que l’Etat d’Israël doit assumer un rôle important, très positif, de vecteur de progrès, de liberté et de démocratie dans la région. Cela nécessite toutefois qu’Israël respecte la légitimité des aspirations du peuple palestinien à disposer d’un véritable Etat, indépendant et viable, et agisse en conséquence. On ne peut admettre, a fortiori d’un Etat démocratique, le recours disproportionné à la force militaire. Pour toutes ces raisons, je soutiens le début de reprise des pourparlers entre le Premier ministre Olmert, la Communauté internationale (le Quartet) et une composante du gouvernement palestinien d’union nationale, dans un premier temps, en vue de rétablir la confiance et, dans un deuxième temps, d’aborder les questions de fond.

Joëlle Milquet : La région du Proche-Orient reste une zone extrêmement sensible. Les conflits en Irak, en Afghanistan, et entre Israéliens et Palestiniens ont fait des milliers de morts parmi les populations civiles et ont poussé des centaines de milliers de personnes à fuir leur pays. Pour le cdH, la recherche de la paix au Proche-Orient constitue un impératif. Plus précisément, la résolution du conflit israélo-palestinien est un facteur déterminant pour la paix et la sécurité mondiale. Pour le cdH, il est essentiel que l’UE, ne se contente pas de financer la reconstruction, mais qu’elle prenne part plus activement au processus politique, et soutienne fermement les initiatives de paix. Dans ce contexte, la Belgique doit prendre des initiatives diplomatiques -concertées avec les autres Etats membres de l’Union européenne- et œuvrer au lancement d’une conférence internationale sur le Proche-Orient qui aurait pour objectifs la création d’un Etat palestinien aux côtés de l’Etat israélien, et le règlement de l’ensemble des questions en suspens sur la base du droit international et de la sécurité de tous.

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