Belgique : Malaise au sein du mouvement pro-palestinien

Les slogans antisémites scandés lors des dernières manifestations de soutien à la Palestine à Bruxelles ainsi que le noyautage de ces rassemblements par des islamistes suscitent le malaise au sein de la gauche laïque et progressiste. Certains en appellent à un sursaut et exhortent les responsables politiques à ne pas sous-estimer l’ampleur du phénomène.

« J’avais mal au ventre. Ma place, par discipline, se désignait du côté palestinien. Mais lorsqu’un étudiant arabe est monté sur une chaise pour afficher une croix gammée assimilée à l’étoile de David, je n’aimais pas ça du tout. M. Liebman et d’autres lui ont expliqué, gentiment, la connerie de cette équation (usuelle), et, finalement, il a retiré son papier, mais celui-ci demeurait épinglé dans ma tête ». Ce témoignage n’a pas été recueilli cette année lors d’une manifestation dénonçant l’offensive israélienne à Gaza. Il est celui d’Alain Lapiower, un ancien militant de l’Union des jeunes Juifs progressistes (UJJP), qui exprime son profond malaise face aux démonstrations de haine à l’égard des Juifs lors des meetings pro-palestiniens de 1973. Après avoir insisté sur son incapacité de s’en ouvrir à ses amis, il décide de ne plus s’avancer sur le terrain anti-sioniste. On peut le lire dans Libres enfants du ghetto, le très beau livre qu’il a consacré à l’UJJP. L’histoire se répéterait-elle ou bégaierait-elle tout simplement ?

L’empreinte de la mouvance islamiste

La lecture de la tribune « Le pouvoir “aux barbus” ? Non merci ! » publiée dans Le Soir du 14 janvier et signée par Sam Touzani, Manuel Abramowicz et Claude Demelenne, trois personnalités de gauche ayant toujours répondu présentes aux manifestations de solidarité à la Palestine, pourrait le confirmer. Dans ce texte, ils font part de leur malaise face à la manifestation pro-palestinienne du 11 janvier, à laquelle de nombreuses organisations politico-religieuses musulmanes ont donné le ton : appels au Jihad, glorification du Hamas et du Hezbollah, et surtout, nombre impressionnant de calicots antisémites nazifiant Israël et les Juifs dans leur ensemble. Pour les auteurs de cette tribune, cette manifestation d’un genre nouveau constitue un tournant dans l’histoire du combat démocratique pour la Palestine et exige un sursaut : « La gauche, les partis démocratiques dans leur ensemble, ne peuvent plus se laisser piéger dans ces manifestations noyautées par des religieux réactionnaires et rejetant les principes élémentaires de la démocratie, du vivre-ensemble. Demain, accepterons-nous sans broncher de participer à des défilés au look de plus en plus “iranien”, femmes en noir derrière des islamistes décomplexés, confisquant la cause palestinienne pour leur intérêt et déversant dans une indifférence polie leur propagande haineuse ? ». Les trois auteurs de cette tribune ont décidé de ne pas fermer les yeux sur ce phénomène. Bien souvent, nombreux sont ceux qui se contentent de condamner rapidement et sommairement le Hamas pour ensuite se lancer dans la diabolisation de tous ceux qui ne défilent pas en rang serré aux côtés des extrémistes scandant leur haine des Juifs et des laïques. La dénonciation de ce phénomène inacceptable ne fait pas de ces trois personnalités bruxelloises des militants de la cause sioniste. Loin de là. Ils sont révulsés par les carnages causés par l’armée israélienne dans la bande de Gaza. Toutefois, ils demeurent imperméables à la rhétorique incendiaire du Hamas et sont désorientés par l’empreinte qu’impose la mouvance islamiste aux manifestations pro-palestiniennes. « J’aurais pu me taire et ne pas réagir, mais je ne pouvais pas le faire » explique l’acteur Sam Touzani. « La cause palestinienne a joué un rôle important dans ma conscientisation politique. J’accompagnais déjà ma grande sœur dans les manifestations de soutien à la Palestine quand j’étais gosse. Voir le mouvement pro-palestinien, mon mouvement, se faire récupérer par des islamistes antisémites méprisant la démocratie ne me laisse pas indifférent. D’ailleurs, ils n’ont pas hésité à crier leur haine de la démocratie et à empêcher Leila Shahid, la déléguée générale de la Palestine, de s’exprimer publiquement sous prétexte que c’est une femme et qu’elle est trop occidentalisée à leur goût. Tout cela ne correspond pas aux valeurs démocratiques que je défends ». Et d’ajouter : « J’essaie d’être cohérent, ce qui ne m’empêche absolument pas de dénoncer les massacres et les crimes commis par Israël pendant cette dernière offensive ».

La gauche du renoncement

On le comprend, le principal sujet d’empoignade ne porte pas sur ce qui se passe en Palestine, mais bien sur l’attitude à adopter en Belgique face à la tragédie du Proche-Orient. Certaines réactions à la tribune en question étaient très violentes. Est-ce précisément parce que la cause palestinienne soulève tant de passions au sein de la gauche ? Pour Claude Demelenne, rédacteur en chef du Journal du Mardi et auteur de nombreux ouvrages sur le socialisme et la gauche, c’est le cœur du problème : « Certains se rendent peut-être compte qu’ils ont perdu le combat et que la présence massive des islamistes lors de la manifestation du 11 janvier contredit leur vision idéaliste et parfois angélique de cette jeunesse bruxelloise d’origine arabo-musulmane ». Si la « gauche du renoncement », comme il la qualifie, a réagi violemment à leur texte, les trois auteurs ont reçu de nombreux témoignages de soutien et d’encouragement de la part de gens de gauche et de militants socialistes. « La base historique de la gauche est désorientée et en colère face à ces compagnonnages inacceptables », précise Claude Demelenne. « Bien souvent, ils ne le disent pas publiquement mais “en off”, ils l’expriment ouvertement. D’ailleurs, beaucoup de militants impliqués dans le mouvement de solidarité à la Palestine ont tout de suite quitté la manifestation en voyant comment elle se présentait en réalité. Certains nous ont même dit ne pas être venus du tout, pressentant ce qui allait se passer ». Il n’en demeure pas moins que l’analyse clairvoyante émise dans cette tribune ne fait pas l’unanimité. Ainsi, Henri Wajnblum, président de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB), y voit essentiellement une réaction à chaud. « Elle est le produit d’une conception de la laïcité que je ne partage pas non plus même si à l’UPJB, le débat reste ouvert. Le titre choisi me gêne car tous les barbus ne sont pas des fanatiques et des antisémites », estime-t-il. Les membres de l’UPJB n’éprouvent-ils pas un malaise face au déchaînement de haine à l’égard des Juifs et si tel est le cas, pour quelles raisons ne quittent-ils pas ces manifestations ? « Bien sûr, ils ont ressenti un malaise. Les amalgames avec le génocide des Juifs sont insupportables et inacceptables d’autant plus que ceux qui les scandent vivent en Belgique et disposent donc du recul nécessaire et d’outils de réflexion suffisants pour saisir la réalité génocidaire », poursuit Henri Wajnblum. « Mais à nos yeux, il était important de rester. Beaucoup de gens sont venus littéralement se réfugier dernière le calicot de l’UPJB car ils désapprouvaient certains slogans et calicots antisémites. Nous ne pouvions pas être absents de cette manifestation car nous contestons vigoureusement l’offensive israélienne à Gaza ».

La passivité des démocrates

Le débat ne fait que commencer mais la question est néanmoins posée. La manifestation désastreuse du 11 janvier n’est que le miroir grossissant d’un phénomène inquiétant car, outre les slogans et les calicots antisémites, on ne peut ignorer la passivité des démocrates qui renoncent à défendre leurs propres valeurs. Bien sûr, il ne faut pas se laisser aller au « tous pourris », d’autant plus que certains d’entre eux ont pris la mesure du problème. « Les responsables politiques doivent rester clairs et cohérents sur la question israélo-palestinienne » déplore Yaron Pesztat, député bruxellois Ecolo. « Par ailleurs, un travail de terrain doit être accompli. Il passe nécessairement par l’éducation qui, malheureusement, n’est pas encore à la hauteur des enjeux. On a laissé se développer des espaces où il n’est plus possible d’exprimer les valeurs fondamentales de la démocratie, de la tolérance et de la laïcité ». Du discours aux actes, il y a néanmoins un gouffre que le monde de l’éducation n’ignore pas. Une fois la tension retombée, d’aucuns redoutent que les moyens nécessaires à ce travail de terrain lent et difficile ne suivent pas.

]]>