Librement adapté du célèbre roman d’Albert Cohen, le film Belle du Seigneur offre une transposition accélérée, mais assez honnête de l’œuvre originale.
Certains visitent l’Europe en trois jours. Alors pourquoi ne pas voir en 1h45 ce qu’on peut lire en plus de 1.000 pages… Evidemment, tout le monde a réalisé son propre film en arpentant l’œuvre d’Albert Cohen. Chacun a esquissé son Solal, chacun a rêvé de son Ariane. Et voilà qu’un amoureux de Belle du Seigneur s’est accroché comme personne à ce chef-d’œuvre de la littérature française, Grand Prix de l’Académie française en 1968, accessoirement vendu à plus d’un million d’exemplaires et traduit dans 13 langues. On aurait pu s’attendre au pire. Et subjectivement, il n’est pas arrivé.
Le réalisateur s’est focalisé sur l’histoire passionnelle de Solal et Ariane, l’homme pervers et tourmenté face à sa chose d’une sublime féminité. C’est la force de leur relation, leur invincibilité faillible, leur jeunesse et leur beauté que le réalisateur a mises en exergue sur fond de fascisme et d’antisémitisme montants. Alors, certes, on ne retrouvera pas le bonheur littéraire du livre, cette lenteur imposée par la description interminable des détails. Dans le film, on ne languit plus. Ici, le sarcasme, l’humour, l’excentricité, le mépris des petits esprits, la distance, les caricatures, les confidences et autres complicités dont l’auteur gratifie ses lecteurs sont tus au profit du monde policé de la Société des Nations (SDN), du tragique sensuel et de la jalousie obsessionnelle. Glenio Bonder a cependant recueilli, tel un laborantin, des repères et éléments du roman qu’il a distillés furtivement ici et là. L’allusion à Mangeclous ainsi qu’aux racines juives de Solal est de même récurrente. Jonathan Rhys Meyers (Match Point de Woody Allen) et Natalia Vodianova sont crédibles et prenants, les décors parfaits et la musique romantique à souhait. L’actrice analyse la frustration de Solal, son impuissance à convaincre ses pairs du danger du nazisme, en dépit de son ascendant politique. Il tente, ajoute-t-elle, à travers Ariane et leur amour, d’échapper à l’horreur du monde et à sa propre culpabilité. Elle rapporte encore la profonde empathie du réalisateur pour ce personnage. Son parcours est un récit à part entière.
Glenio Bonder
Né en 1956 dans une famille juive russe installée au Brésil au début du 20e siècle, Glenio Bonder mène des études d’ingénieur à l’Université de Rio de Janeiro, de diplomatie à l’Ecole nationale diplomatique du Brésil, d’économie à l’Université de Tokyo et de cinéma à l’Université de Californie à Los Angeles. Alors qu’il travaille dans une banque au Brésil, ses photos d’art sont remarquées par un groupe de publication qui l’engage comme photographe de mode et de publicité. S’ensuivront une série de courts-métrages, de documentaires, fictions, clips musicaux et films publicitaires qui seront primés. 1986 marque la reprise de sa carrière de diplomate, d’abord à Paris au Comité international pour le cinéma et la télévision de l’UNESCO, ensuite comme attaché culturel à Vienne, puis à Genève, dans le même Palais des Nations qu’avait connu Albert Cohen… C’est à cette époque qu’il découvre Belle du Seigneur et son combat acharné pour l’adapter au cinéma. Il décroche un rendez-vous chez Gallimard en 1993 et n’obtiendra les droits qu’en 1999. Il confie son scénario à Bella Cohen, veuve et ayant-droit d’Albert Cohen, qui accepte de le rencontrer avant de le mettre à l’épreuve, puis de le soutenir.
Le financement du film ne pouvant être assuré en France, Glenio Bonder adapte son scénario en anglais. Début 2009, les choses s’enchaînent enfin : rencontre des comédiens, bouclage du financement. Peu expérimenté en long-métrage, Bonder s’entoure de grands noms. Il apprend peu avant le début du tournage sa maladie qu’il ne divulguera pas. Le premier tour de manivelle est donné à Luxembourg fin 2010. En juillet 2011, alors que la postproduction est quasiment achevée, il travaille de sa chambre stérile. Il s’éteint le 10 novembre 2011. Son film, terminé en janvier 2012, est sorti le 19 juin 2013. Le rêve d’une vie s’est réalisé…
Synopsis
En 1935-1936, en pleine montée du nazisme, le séduisant Solal, qui officie à la SDN à Genève, décide de séduire la belle Ariane, aristocrate protestante et épouse de son subalterne Adrien. Celle-ci ne tarde pas à succomber au charme du jeune homme. Mais leur passion est très vite mise à mal : Solal est hanté par l’amour absolu; Ariane est portée par un amour qu’elle cherche à partager au quotidien. Ces désirs contradictoires entraîneront les deux amants vers une destinée tragique.
« Belle du Seigneur » ,un film de Glenio Bonder
avec Jonathan Rhys Meyers, Natalia Vodianova, Marianne Faithfull
Durée : 1h44 – Sortie le 19 juin 2013 – Visible à l’Actor’s Studio (Bruxelles)
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