Benny Ziffer : ‘Nos voisins levantins’

Le journaliste et écrivain israélien Benny Ziffer nous entraîne à travers un voyage plein de paradoxes. Une belle rencontre avec autrui qui nous enrichit.

Quel « jaillissement de la découverte » vous offrent les voyages ? L’Israélien moyen va en Inde ou en Amérique du Sud, or je tiens à rappeler qu’il existe d’autres pays à deux pas de chez nous. Ils me paraissent plus intéressants et plus faciles à comprendre, car ils font partie du même univers que le nôtre. Le but de ce livre est de rompre la méfiance des Israéliens à l’égard de ce qui est proche de chez eux. En cela, ils sont atteints par ce que je nomme « le complexe du Levantin », à savoir qu’on n’apprécie jamais ce qu’on a. Mes compatriotes préfèrent nettement des lieux prestigieux comme Paris ou New York, tout en ignorant leur propre pays ou la région qui l’entoure. A travers mes voyages, je tâche de trouver « un Moi et un Toi », comme l’exprime Martin Buber, tant ce sont

les visages humains qui reflètent un lieu. Les gens préfèrent hélas voir une réalité à partir de la télé, plutôt que d’aller à la rencontre de l’Autre. 

Alors que vous êtes profondément israélien, pourquoi éprouvez-vous le besoin de renouer avec vos racines turques ? J’ai effectivement grandi en Israël, dans les années ’50-’60, au sein d’une société socialiste. Tout cela me semblait bien loin du Levant, or dès l’instant où j’ai voulu prendre la plume, je me suis mis à voyager vers les racines que j’avais niées en moi. C’est en Turquie que j’ai compris que l’écriture est intégrée au voyage, qui me procure tant de plaisir. Je reproche à la littérature israélienne de nous faire sentir la sueur derrière la page. Moi, je préfère me débarrasser de l’idée de souffrance. Quand je lis le Prix Nobel de littérature turc, Orhan Pamuk, j’y retrouve la famille juive israélienne, mais il y a des différences malgré de grandes ressemblances. Si notre culture est centrée sur les enfants, celle des pays arabo-musulmans est axée sur l’honneur familial. Dommage qu’on ne prenne pas le temps de se connaître un peu mieux, voire de s’adopter mutuellement…

Vous notez toutefois que « le nom d’Israël provoque encore une obscure méfiance ». J’avoue que je mens souvent sur mon identité. Cela m’attriste d’autant plus que je viens avec l’intention idéale de changer le monde, or il s’agit d’un leurre tant la réalité me saute parfois à la figure. Une partie de ce récit est enthousiaste, mais il ne cache pas certains revers. Le dogmatisme chez les Arabes et les Juifs me frappe : ils ne font pas la différence entre l’entité nationale ou collective et la personne privée. Ça me choque, mais c’est valable partout ! Je ne suis pas dupe de la haine des Arabes envers Israël. Mon pays représente une offense à leur honneur si sacré, aussi ont-ils juré une vengeance éternelle. L’une de mes missions consiste justement à ébranler cette pensée dogmatique, via la rencontre avec l’autre qui permet de changer un peu la vision des choses.

Comment envisagez-vous l’avenir de cette région ? Le futur est un conte de fées, qui ne fait guère partie de notre réalité. On met souvent la religion au premier plan, mais son rôle n’est que symbolique. Le vrai conflit se situe entre l’archaïsme et la modernité. Au Levant, on trouve des gens qui croient sincèrement au progrès, mais celui-ci ne fonctionne pas dans ce coin du monde. C’est ce qui fait son charme si imprévisible.

En bref
Dirigeant les pages livres du journal Haaretz, Benny Ziffer aime aussi explorer ses propres pistes littéraires. Celles-ci lui semblent indissociables du voyage. « Décrire un endroit étranger comme s’il était familier et intime », tel est son désir et son talent. Muni d’un sens de l’observation aigu et d’un humour corrosif, il se rend au Caire, à Istanbul, à Amman ou à Athènes. Autant d’antennes qui ne correspondent guère à l’image renvoyée par les médias. Outre le terrain, cet étymologiste se passionne pour l’Autre, que ce soit un artiste, un bouquiniste ou l’homme de la rue. Une agréable leçon d’ouverture, qui nous pousse à dépasser nos préjugés et à admettre nos ressemblances.

Benny Ziffer, Entre nous, les Levantins, éditions Actes Sud.

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