Berlin : La Mémoire au quotidien

Depuis près de 40 ans, la capitale allemande mène un important travail de mémoire. Ses habitants en sont les premiers acteurs.

Parce qu’à ses yeux, « Berlin personnifiait le III e Reich et ses atrocités », Pauline a longtemps hésité avant de se rendre dans lacapitale allemande. Mais après quelques jours sur place, les appréhensions de cette jeune Française de 30 ans ont disparu : « Berlin est devenue un sanctuaire. On a l’impression rassurante qu’ici, l’Histoire ne se répétera pas ». Son enthousiasme est à l’image de l’impressionnant travail de mémoire effectué par la ville et ses habitants. « Berlin était la capitale de l’Empire nazi, il est donc normal que nous nous impliquions pleinement dans le devoir de mémoire allemand », explique Rainer Klemke, responsable des mémoriaux à la mairie. La ville a dépensé 20 millions d’euros pour la construction du Mémorial de l’Holocauste, qui s’étend sur deux fois et demie la taille d’un terrain de football, au coeur de Berlin. « La place accordée à ce mémorial, à un endroit où la pression immobilière est très forte, donne une bonne idée de notre engagement », poursuit le fonctionnaire. Ce monument est le plus emblématique et sans doute le plus connu : trois millions et demi de personnes l’auraient visité depuis son inauguration en 2005. Mais cette initiative n’est pas la seule, loin de là : « Il y en a tellement, je serais bien incapable de dire précisément combien », avoue Rainer Klemke. A Berlin, pas un quartier qui ne rappelle les heures sombres de l’Histoire et rende hommage aux victimes du nazisme : plus de 1.000 plaques commémorant la présence juive, une quarantaine de monuments ou oeuvres d’art, et les « stolpersteine », petits pavés plantés dans le trottoir devant des maisons autrefois occupées par des familles juives. Résultat, la mémoire est omniprésente et se mêle au quotidien des Berlinois. « Tout est mis en oeuvre pour que personne ne puisse ignorer ce qui s’est passé », analyse Johannes Heesch, auteur d’un guide sur les lieux de mémoire. Exemple, sur la place du marché de Steglitz, au sud de la ville. Au beau milieu des stands de charcuterie et de légumes se dresse un miroir géant, 9 mètres de long et trois et demi de hauteur. Y sont gravés les noms de 1.723 Juifs déportés entre 1941 et 1945. « Je vois beaucoup de gens s’arrêter et lire les noms. Si on l’avait construit ailleurs, à un endroit moins central, je pense qu’on y prêterait moins attention, et ce serait dommage » assure Marlis, qui trois fois par semaine vend ses fruits et légumes en face de ce mémorial. Protégé de la bruine par un grand parapluie, Axel s’est arrêté devant le miroir. Bien qu’habitant le quartier depuis plusieurs années, c’est la première fois qu’il s’y attarde. « Je lis les noms et les adresses des déportés », explique-t-il la mine grave. « C’est très dur, certains habitaient ma rue ». L’expérience est d’autant plus marquante que le miroir renvoie au passant son propre reflet, comme pour le mettre face à ses responsabilités. « C’est important d’ériger des monuments de ce type », poursuit Axel. « Sinon on oublie vite ».

Afficher l’histoire

Quelques stations de métro plus loin : la place de Bavière, au coeur de l’ancien quartier juif. Accrochée à un lampadaire, cette pancarte : « Les Juifs ne peuvent utiliser les transports en commun que pour se rendre à leur travail. 13 septembre 1941 ». Un peu plus loin : « L’utilisation des guichets automatiques est interdite aux Juifs. 26 juin 1942 ». Quatre-vingt panneaux sont installés dans le quartier pour rappeler les mesures antisémites prises par les nazis. Pour Johannes Heesch, « cela permet de comprendre que l’horreur nazie n’a pas commencé dans les camps de concentration mais bien avant, dans la vie de tous les jours ». Ces panneaux accompagnent aujourd’hui les habitants dans leur quotidien : devant l’épicerie (« Les Juifs n’ont le droit d’acheter des aliments que de 16h à 17h ») comme au jardin public (« Les Juifs ne peuvent s’asseoir que sur les bancs marqués en jaune »). Si la mémoire est désormais liée à la vie des Berlinois, cela n’a pas toujours été le cas. « Cela a pris beaucoup de temps, peut-être même un peu trop », regrette Uwe Neumärker, directeur de la Fondation du Mémorial de l’Holocauste. « Mais il s’agit d’un processus douloureux ». En 1945, l’Allemagne est K.O., Berlin détruite. Pour surmonter le traumatisme et leur sentiment de culpabilité, beaucoup d’Allemands jettent un voile sur cette période de leur vie. Le IIIe Reich devient tabou, on n’en parle guère, même en famille. L’examen de conscience débute vraiment en mai 68, à l’occasion des manifestations étudiantes. « La génération des enfants nés après la guerre est descendue dans la rue, pour demander des comptes à ses parents et faire la lumière sur son passé », raconte Uwe Neumärker. Dans la foulée, les premières plaques commémoratives apparaissent à Berlin. Et dans les années 80-90, les projets de mémoriaux se multiplient. « Nous ne sommes plus la génération fautive, mais nous avons la responsabilité de tout mettre en oeuvre pour que cela ne se reproduise plus », déchiffre-t-il. La plupart de ces initiatives sont portées par les habitants. L’Etat ou la mairie n’intervenant qu’ensuite, pour le financement.

Sans tabous

Dagmar Schneider-Krane est de ceux qui « veulent se souvenir ». Dans son quartier de Lichtenrade, elle a lancé unesouscription pour financer une trentaine de « stolpersteine » (littéralement : butoirs), ces pavés dorés rappelant la mémoire de familles déportées. Berlin en compte au moins 1.700. « C’est la petite histoire dans la grande », commente la professeur d’Histoire, « et c’est justement cela qui m’intéresse : remettre un nom sur une partie de ces millions de morts anonymes ». Dagmar a passé un an et demi à fouiller les archives, interroger les anciens ou chercher des survivants. Ce jour-là, elle présente son travail à une quinzaine d’habitants du quartier. Devant chaque pavé, elle montre des photos et raconte une brève biographie. Dans l’assistance, Beate écoute, le visage fermé. « C’est traumatisant de se dire que ces familles ont été déportées, sans que leurs voisins ne réagissent ». Si pour les habitants du quartier la formule semble fonctionner, la communauté juive de Berlin se montre parfois plus sceptique : « J’ai un problème avec les stolpersteine », dit sans détour Hermann Simon, directeur de la Fondation de la Nouvelle Synagogue. « Ces déportés ont déjà été piétinés par l’Histoire. Je n’aime pas que l’on puisse à nouveau marcher sur leurs noms ». De même, le Mémorial de l’Holocauste a longtemps fait débat. Architecture contestée, taille démesurée… La presse révéla aussi que l’entreprise chargée du revêtement anti-graffiti des stèles avait produit le sinistre Zyklon B. « Tout n’est peut-être pas parfait », tempère Uwe Neumärker, « mais ces débats ne m’inquiètent pas car cela veut dire que nous sommes capables de nous asseoir tous ensemble et de discuter. Et c’est bien là le plus important ».

*** « La Mémoire a façonné notre démocratie » Interview de Uwe Neumärker, directeur de la Fondation du Mémorial de l’Holocauste, une institution chargée de faire vivre les lieux de mémoire. Comment s’organise le travail de mémoire à Berlin ?

L’initiative vient toujours d’en bas.Après les manifestations de mai 68, des étudiants, des historiens amateurs, des associations se sont mobilisés pour qu’on n’oublie pas ce qui s’est passé sur le sol allemand. La mémoire des crimes nazis est aujourd’hui une composante fondamentale de notre démocratie. Personne ne songe à remettre en cause la responsabilité de l’Allemagne. Cela fait partie de notre histoire.

Qu’en est-il aujourd’hui, 40 ans plus tard ?

Ce mouvement est toujours très actif. Prenez l’exemple des « stolpersteine ». Le projet est né à Cologne en 1992 avant de « s’exporter » dans tout le pays. Au moment où je vous parle, on continue à en placer. C’est aussi un projet qui trouve un écho dans les écoles. En remettant un visage, un nom et une biographie sur ces morts anonymes, on parvient à sensibiliser les jeunes. C’est en tout cas le défi qui nous attend dans les années à venir : passer le témoin à la jeune génération.

A trop construire de mémoriaux, ne prend-on pas le risque de banaliser leur message ?

Bien sûr, vous trouverez toujours des idiots qui ne prêtent aucune attention aux mémoriaux. Mais globalement, je crois que le message passe. Notamment parce qu’il ne s’agit pas d’un rituel organisé « d’en haut » et imposé par l’Etat, mais parce que ces monuments témoignent d’un engagement de la société dans son ensemble.

Plus d’infos : Förderkreis Denkmal für die ermordeten Juden Europas Gormannstraße 14, 10119 Berlin Tél.: 030 280459-60 ou info@holocaust-denkmal-berlin.de Sites : www.holocaust-denkmal-berlin.de/ www.berlin-en-ligne.com

*** Dates clés 1972 « Orte des Schrekens », premier panneau à Berlin rappelant les crimes nazis 1988 début des discussions autour du Mémorial de l’Holocauste 1992 mémorial dans la villa de Wannsee où fut décidée la « Solution finale », et « Spiegelwand », mémorial miroir en hommage aux Juifs du quartier de Steglitz 1993 installation des panneaux « loi de Nuremberg » autour de la place de Bavière 1995 après sept ans de travaux, ouverture de la Nouvelle Synagogue, en lieu et place de celle détruite pendant la « Nuit de Cristal » 1996 début du projet « stolpersteine » à Berlin 1998 « Quai 17 », mémorial à la gare de Grünewald, d’où sont partis les premiers convois de déportés juifs 1999 ouverture du Musée juif, au centre de Berlin 2005 inauguration du Mémorial de l’Holocauste, 3,5 millions de visiteurs à ce jour 2008 ouverture prévue du centre d’information « topographie de la terreur », à l’emplacement des anciens locaux de la Gestapo.

Berlin, Antoine Heulard

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