Bernard Dan : Le livre de Joseph

C’est l’histoire de Jean-Paul Rakover, un dentiste parisien bloqué à l’aéroport de Varsovie. C’est l’histoire, tragi-comique, de la quête identitaire d’un homme qui se découvre juif et qui va se frotter à ses racines, pour le meilleur et pour le pire, grâce à la magie d’Internet. L’auteur, Bernard Dan, sera au CCLJ pour nous en parler le 26 mars 2012 à 12h30.

Comment avez-vous fait connaissance avec votre judaïsme ? Contrairement à mon narrateur, j’ai été exposé dès l’enfance à la culture et aux traditions juives, toujours dans un esprit humaniste, universel. Il n’empêche que faire connaissance avec « mon judaïsme », comme vous dites, est un processus toujours en cours. Je me sens guidé par la lecture de sources très variées, que j’aborde en les triturant irrespectueusement à ma guise, de la philosophie médiévale à Philip Roth, de Benny Lévy à la Genèse et même du Zohar à la poésie yiddish. Mais le moteur de ce processus, c’est mes enfants : la question de la transmission d’une sensibilité, de valeurs et d’une histoire.

Peut-on être, comme l’est Jean-Paul Rakover, à la fois juif et athée ? Juif est, dites-vous, une manière d’être homme… Ce n’est pas le moindre paradoxe de réaliser que le Juif peut être tout à la fois athée et ne pas l’être. Car son Dieu (comme celui, aussi unique, des musulmans) est si transcendant qu’il refuse toute incarnation ou même toute définition à caractère humain. Lévinas disait : transcendant jusqu’à l’absence. Et les kabbalistes racontent qu’Il à dû se retirer sur lui-même pour faire place à notre monde. Le premier commandement Le définit puissamment comme un principe libérateur : « Je suis l’Eternel ton Dieu qui t’a fait sortir d’Egypte, de la maison d’esclavage ». C’est ainsi, je suppose, que peut exister de manière si positive un judaïsme laïque.

Avez-vous écrit cette histoire aussi pour redonner vie à ceux qui ont été assassinés ? C’est juste : dans ce récit, malgré la fiction, raconter, c’est aussi témoigner. Jean-Paul fait cette promesse à Yosl : « Je serai ton porte-parole. A travers moi, tu seras un survivant – un revenant ». C’est pour cela aussi que j’ai tenu à rendre vie à ce texte yiddish, Yosl Rakovers vendung tzu Got (Zvi Kolitz), que j’ai traduit avec beaucoup d’émotion.

Vous reprenez une maxime que David Susskind tenait pour devise : « Le monde entier est une passerelle très étroite… ». Avez-vous aujourd’hui trouvé cette force qu’il fallait pour le traverser ? L’aphorisme est de Rabbi Nahman de Bratzlav : voici encore un paradoxe apparent, mais je pense que ceux qui connaissent bien Suss me rejoindront pour reconnaître à quel point il a pu être éclairé et éclairant en s’appuyant sur des formules hassidiques ou talmudiques. Alors Suss bratzlaver ? En tout cas, beaucoup le considèrent comme un tzadik ! Cette passerelle, c’est tout le contraire du pont périlleux de Sacré Graal des Monty Python. Rappelez-vous : pour pouvoir le franchir, les chevaliers d’Arthur doivent répondre aux questions sans la moindre hésitation. Ici, la force nécessaire pour la traversée, c’est justement de poser des questions. N’est-ce pas Rabbi Jacob, si cher à mon narrateur, qui rappelait que le Juif répond aux questions par des questions ?

On dit que le sentiment de responsabilité, voire de culpabilité, touche aussi la 2e, voire la 3egénération. Qu’en pensez-vous ? Dans mon roman, Jean-Paul est pris d’angoisse quand il prend conscience du silence de sa mère. C’est ce silence désormais irrémédiable (elle est frappée d’aphasie suite à un accident vasculaire cérébral) qui le force à s’interroger sur son identité et à trouver comment amarrer son histoire frag-mentaire au monde qui l’entoure. Je sais qu’il éprouve de la honte quand il rencontre Yosl et j’aimerais encore en parler avec lui, mais c’est bien à la responsabilité que sa quête aboutit. Ce n’est évidemment pas la responsabilité personnelle des événements passés, mais celle que ce passé nous confère : celle du souvenir, de l’enseignement à toujours actualiser, notre responsabilité d’humain pour un monde humain. En somme, être responsable du passé parce qu’on est responsable de l’avenir. Et j’espère que cela ne se limitera pas aux deuxième et troisième générations.

Votre livre pose énormément de questions, avec cette aide bien moderne que constitue Internet pour y répondre. Quelles questions vous posez-vous encore ? Beaucoup de questions auxquelles Internet ne peut pas répondre. Je n’apprécie pas ce confort qui a dû plaire à Jean-Paul d’une machine qui devine ce que vous voulez demander dès que vous avez tapé les premières lettres et qui tient à votre disposition une réponse qui existe déjà. Je vis une aventure inattendue avec ce premier roman. Je me demande comment continuer à partager mon questionnement le long de ce chemin. 

Le 31 mars 2012, Bernard Dan a reçu pour son premier roman le prix Eugène Schmits décerné par l’Acdadémie Royale de Langue et Littérature Françaises de Belgique.

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