Beygele ! Beygele !

« Achetez mes bagels, mes jolis bagels tout dorés ! », criait à la ronde Simon, le patron du « ROI DU BAGEL ».

C’étaient les meilleurs de la capitale : tendres, chauds et légèrement croustillants sous la dent, avec leurs graines de sésame grillées, tout un équilibre subtil dont le mode de fabrication était jalousement gardé depuis des générations.

Hershl, l’arrière-grand-père de Simon, arpentait déjà les rues de Varsovie en criant lui aussi : « Beygele !, Beygele, ! 25 kopikes a beygele » (Bagels !, Bagels ! 25 kopeks le bagel), ce même Hershl, qui sentant les effluves de parfum de femme se mêler à l’odeur sublime du pain, ne pouvait s’empêcher de glisser dans l’oreille des croquantes un suave « Vilstu mayn beygele ? » (Tu veux mon bagel ?). Ce qui lui valait quelques fois une paire de claques (mais pas toujours).

Simon avait lui aussi les yeux baladeurs. C’est pourquoi sa femme Rosette ne le quittait pas d’une semelle. Elle travaillait avec lui, préparait les pâtons, les enfournait, les retirait et les alignait sur une grille. Lorsqu’ils refroidissaient, elle les disposait joliment en pyramides dans l’étal. Cela valait vraiment la peine d’être sorti d’Egypte !

Simon et Rosette s’étaient rencontrés après leur vingtième printemps. Ils s’étaient aimés d’un amour entre passion et raison. Ils avaient ouvert un commerce de vente de bagels qui, comme le commerce des pompes funèbres, ne connaît pas la crise.

Les années passant et le temps ne faisant rien à l’affaire, leur relation se retrouva un jour à bout de souffle, « discputant » à longueur de journée, et comme ils travaillaient dans le même espace, comme des frères siamois, cela n’arrangea pas les choses.

Un jour, alors que Simon chicanait pour une peccadille -des grains de sésame un peu trop grillés à son goût- et que les joues de Rosette se mettaient à rougir de colère, quelque chose attira leur regard : une fourmi. Elle marchait d’un pas militaire, grimpait, descendait, grimpait à nouveau, redescendait les pyramides de bagels, bravant tous les obstacles, ce qui, de la perspective d’une fourmi, équivalait à l’ascension de l’Annapurna, alors que du point de vue de Simon et de Rosette, cette fourmi n’était qu’un insecte répugnant à éliminer sur le champ.

Lorsque Simon s’apprêta à l’écraser, il entendit avec Rosette pousser un cri désespéré :

« NON ! »

C’était la fourmi :

– « De grâce, ne me tuez pas ! »

– « Et pourquoi pas ? Que fiches-tu sur ma marchandise, sale bestiole ! »

– « Mon amour se trouve de l’autre côté de ces pyramides de bagels. Je veux la rejoindre. C’est un long voyage pour une fourmi, mais sans elle, je ne peux vivre. Pour elle, je franchirais des mers de salades de fruits, des océans de marmelade, des montagnes de baklavas ».

Simon et Rosette se surprirent à être émus en entendant cet amour inconditionnel d’une fourmi de rien du tout. Quelle leçon d’amour !

Ils en parlèrent encore quelques jours durant et cela calma un moment leur acrimonie. Ils se remirent même à roucouler, mais le temps faisant et la mémoire étant ce qu’elle est -bornée-, la leçon de la fourmi ne fut bientôt plus qu’un lointain souvenir.

Vous voulez savoir ce qu’il advint de Simon et de Rosette ? De leurs bagels ? Je n’en sais rien et je m’en fiche.

« Cric ! Crac ! »

Parce que mon histoire est finie et que mon bagel est enfin cuit !

]]>