Dans son dernier livre, Blacks Jews. Les Juifs noirs d’Afrique et le mythe des Tribus perdues (éd. Albin Michel), l’ethnologue Edith Bruder nous montre comment des peuples d’Afrique se sont approprié une identité juive, bouleversant ainsi le paysage religieux de l’Afrique et du judaïsme mondial. Elle présentera ses travaux le mercredi 26 novembre 2014 au CCLJ à 20h30.
A partir de l’émergence de quelques communautés juives en Afrique subsaharienne, l’ethnologue Edith Bruder a entrepris des recherches sur le substrat mythique de leur discours. Elles prétendent en effet descendre des Tribus perdues, du Roi Salomon et de la Reine de Saba… Des voyageurs du 9e siècle ont également mentionné l’existence de royaumes juifs en Afrique et si on remonte à la période biblique, on peut lire dans certains passages du Livre d’Isaïe que les tribus perdues reviendront du royaume de Koush (continent africain).
Ce mythe des Tribus perdues et cette présence juive ancienne en Afrique subsaharienne ne se fondent sur aucune source directe. En revanche, ce discours imaginatif et fantasmatique semble souvent influencé par des préjugés religieux et coloniaux de l’Occident. « L’étude que j’ai menée explore de quelles façons les Africains ont interagi avec le substrat mythique du judaïsme et les conceptions aussi bien occidentales qu’africaines des Juifs pour élaborer une identité juive spécifique », souligne Edith Bruder. Il est à cet égard intéressant d’observer que les missionnaires chrétiens ont souvent utilisé une grille d’identification de ces populations africaines par rapport aux Hébreux ! « Les rites que ces missionnaires ne connaissaient pas, ils les ont associés à ceux de l’Ancien Testament et aux Hébreux. Ces missionnaires ont donc livré à ces sociétés africaines des clés d’interprétation de leurs propres religions par rapport à celles des Hébreux. Ils leur ont dit ‘vous êtes des Hébreux’. A tel point que ces sociétés africaines l’ont incorporé et réintégré. Ce qui ne les empêchait en rien de voir eux-mêmes des parallèles entre la spiritualité et les rites des Hébreux ».
La question qui se pose est de savoir si cette filiation juive que ces communautés africaines revendiquent correspond à la réalité. « Les recherches que j’ai pu mener sur base de sources indirectes ont révélé que certains groupes comme les Juifs de Zakhor à Tombouctou pouvaient être vraisemblablement des descendants des Juifs du Touat (à la frontière subsaharienne) ayant fui des exterminations au 15e siècle », explique Edith Bruder. « Pour d’autres groupes, c’est plus douteux. Ainsi, pour les Sefwi au Ghana, il s’agit de la vision d’un prophète. En ce qui concerne les Lemba d’Afrique du Sud ou du Zimbabwe, des analyses génétiques établissent qu’en lignée paternelle, ils sont non africains. Il semblerait qu’ils pourraient être les descendants de Juifs yéménites. En Ouganda, les Abayoudaya se sont convertis en masse au judaïsme. Il s’agit même d’un phénomène unique de conversion massive, mais toujours à la suite de l’engagement d’un homme de leur communauté se présentant comme un prophète. Je pourrais vous citer d’autres exemples, mais on retrouve toujours des sources indirectes qui peuvent se croiser comme dans une enquête de détective ».
Et c’est aussi un récit passionnant où se trouvent associées les deux figures qui furent longtemps pour l’Europe les archétypes de l’Autre : le Juif et le Noir.
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