Rosh Hashana est un moment de bilan de ce qui a été et de réflexion sur ce qui sera. Après l’office, les Juifs pieux accomplissent le tashlikh, rituel qui consiste à « jeter » symboliquement ses péchés à la mer ou dans une rivière. Il n’existe pas de tashlikh national; c’est le boulot des éditorialistes. Essayons donc, en nous concentrant sur nos trois péchés capitaux : le social, le religieux et l’attitude envers le gher, l’étranger qui vit parmi nous.
L’an 5771 s’est achevé sur le grand espoir d’une espèce de révolution des classes moyennes. 5772 s’achève sur son enterrement. Les « indignés » du boulevard Rothschild ont obtenu un maigre os sous la forme d’une commission qui a formulé des recommandations. Moyennant quoi, les prix ont continué de grimper, l’écart entre riches et pauvres s’est creusé, le fardeau qui pèse sur les classes moyennes s’est alourdi. Dans un pays à la pointe du progrès scientifique et technologique, qui produit le plus grand nombre de start-upau monde après les Etats-Unis et s’enorgueillit de la plus forte croissance parmi les pays développés, des ONG s’activent pour trouver de quoi garnir la table de fête de miséreux au ventre creux.
La talibanisation d’Israël s’accélère. Le sionisme classique, séculier et émancipateur est un lointain souvenir, pas même scolaire d’ailleurs, puisque l’école lui fait une place de plus en plus chiche. Dans les franges les plus extrêmes de la société ultra-orthodoxe, qui compte pour environ 10% de la population, des phénomènes autrefois inconcevables sont devenus monnaie courante : ségrégation dans les transports publics et effacement de la figure féminine sur les publicités à Jérusalem, marginalisation des femmes à l’armée, proclamations rabbiniques appelant à l’apartheid contre la minorité arabe… Rappelons que les rabbins sont fonctionnaires d’Etat, payés avec les deniers du contribuable. Mieux encore, en juillet, Michaël Ben-Ari, membre de la Knesset, déchire publiquement, dans l’enceinte du siège de la démocratie israélienne, une copie du Nouveau Testament. C’est dire que l’Etat est au mieux impuissant, au pire complice. Dans cette atmosphère, des jeunes écervelés se croient autorisés à se livrer à des pogroms anti-Arabes, à vandaliser mosquées et églises et à cracher de manière routinière sur les membres des clergés chrétiens de Jérusalem.
Pendant ce temps, la colonisation des Territoires se poursuit à son rythme, avec ou sans l’aval de la Cour suprême, dont les arrêts ont de plus en plus valeur de recommandations dépourvues de force exécutoire. Mais même ce rôle résiduel lui est contesté par le pouvoir, qui n’a de cesse de rogner sur ses prérogatives. De toute manière, l’au-delà de la Ligne verte est depuis toujours un no man’s landlégal, une espèce de Far West où les colons font à peu près ce qu’ils veulent sous le regard impuissant ou complice des forces de l’armée et de la police. Si l’on souhaite vraiment comprendre la réalité de l’occupation, il faut se rendre à Hébron, puis pousser vers le Mont du Sud Hébron, là où des communautés palestiniennes soutenues à bout de bras par l’Union européenne et les ONG israéliennes sont soumises à un régime de terreur quotidienne par les colons des implantations avoisinantes et de leurs supplétifs militaires.
Année de l’espoir ?
Cependant, le pire de nos péchés à mes yeux reste la manière dont nous traitons les réfugiés africains qui frappent à nos portes. Le dernier épisode en date prend valeur d’exemple. Huit jours durant, 21 Erythréens, hommes, femmes et enfants, ont été pris entre les barrières qui délimitent la frontière avec l’Egypte, mais en territoire souverain israélien. On leur a donné un peu d’eau et de nourriture, assez pour qu’ils ne crèvent pas, on leur a jeté des grenades lacrymogènes à la figure, on les a poussés à travers la clôture avec de longues barres de fer. Et on a fini par en laisser entrer trois, deux femmes et un adolescent, aussitôt incarcérés. Les 18 autres, épuisés et de guerre lasse, ont rebroussé chemin, sans que quiconque ne s’inquiète de leur sort. « Souviens-toi que tu étais esclave au pays d’Egypte ». Mais je m’égare, on n’est pas à Pâque, mais à Rosh Hashana.
J’aurais volontiers intitulé cette chronique « 5772, l’année de la honte et de la peur ». Mais le titre était déjà pris par Yossi Sarid, dans un article publié le 16 septembre dernier dans Haaretz.Et puis, non, j’aurais quand même ajouté « et de l’espoir ». Car ce pays a encore de la ressource. Des hommes et des femmes qui n’acceptent pas cette longue descente dans la négation d’eux-mêmes, cet affaissement de l’esprit collectif; des libertés publiques qui résistent aux tentatives répétées de les étouffer; une presse malmenée, mais toujours vigoureuse; et une formidable capacité d’innovation et d’entreprise. Tout cela existe et peut, doit constituer le socle d’une renaissance.
Amis de la Diaspora, est-ce trop vous demander que de nous aider à le consolider ? Ce pays que vous dites aussi le vôtre, n’est-ce pas grand temps de nous prêter main-forte afin qu’il reste digne de votre affection et de votre soutien ?
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