Bons baisers de Cisjordanie

Bethléem, un film d’espionnage israélien basé sur des faits réels, remplit les salles de cinéma du pays. En espérant séduire les publics américain et européen.

« And the winner is… Bethléem ». Le 29 septembre 2013, je jury du Festival international du cinéma de Haïfa a décerné son grand prix à Bethléem, un thriller passionnant qui se déroule entre la ville palestinienne et Jérusalem et qui décrit la relation difficile qu’entretient un officier du Shabak (la Sûreté générale connue en Europe sous l’acronyme « Shin Beth ») avec l’un de ses informateurs palestiniens.

Ce faisant, Bethléem représentera Israël aux Oscars d’Hollywood dans la catégorie des films étrangers. Deux ans après The Gatekeepers, un documentaire racontant le travail du Shabak dans les territoires palestiniens grâce au témoignage de six anciens directeurs généraux, cette nouvelle production pourrait faire penser à un remake. Une pâle resucée tentant de surfer sur le succès du film précédant. Mais ce n’est pas le cas. Parce que Bethléem est une fiction dont le scénario a été imaginé par le réalisateur Youval Adler et l’auteur arabe israélien Ali Waked. Mais également parce qu’il a été conçu comme un délassement. Pas comme un travail didactique ou comme un manifeste politique chargé d’un quelconque message à ressasser.

« Je sais que certains critiques n’ont pas apprécié cette approche, mais je fais avec. Moi, ce qui m’intéresse, c’est que le public se déplace en masse et il le fait », nous déclare Adler. Qui poursuit : « Ce film est d’abord une histoire : celle de Sanfour, un jeune Palestinien de Bethléem recruté par la Shabak parce que son le frère est le chef des Brigades des martyrs al Aksa (une branche armée extrémiste du Fatah, ndlr). Pris en main par Razi, son officier traitant israélien, Sanfour devient une bonne source pour le service secret israélien. En dépit des normes de travail habituelles du Shabak, Razi et son informateur deviennent également amis, jusqu’au moment où l’on apprend que les Brigades des martyrs al Aksa préparent un attentat-suicide dans lequel le frère de Sanfour est directement impliqué. La suite ? Je ne la raconte évidemment pas, mais il est certain que je n’ai pas voulu faire un travail politique, même si le fond du scénario l’est forcément étant donné la situation dans la région. En résumé, je n’ai pas à dire aux gens ce qu’ils doivent ou ne doivent pas penser, ils sont assez grands pour réfléchir tout seuls ».

La réalité, loin des clichés faciles

Egalement remarqué au Festival de Venise, Bethléem voit s’ouvrir devant lui une carrière internationale prometteuse. Tsahi Halevy dans le rôle de Razi et Shaadi Mariyeh (19 ans) dans le rôle de Sanfour sont des acteurs dont le talent sera sans doute bientôt reconnu ailleurs qu’en Israël.

Servi par un scénario bien construit, ce film est d’autant plus prenant que le coscénariste Ali Waked a longtemps été journaliste à Ynet, le site d’information du groupe Yediot Aharonot, et qu’il connaît le terrain. Dans le cadre de leur préparation, lui et Adler ont d’ailleurs rencontré des responsables palestiniens -y compris des repentis des Brigades des martyrs al Aksa-, des agents du Shabak encore en activité ainsi que certains de leurs ex-informateurs palestiniens.

« On voulait faire quelque chose qui colle à la réalité, pas à l’image que l’on s’en fait », explique Adler. « Parler de la situation, de la tension quotidienne que vivent un officier traitant et sa source, mais de manière à ce que le point de vue de chaque partie soit traité à parts égales. Notre matière première, c’est l’humain. Dans ce film, nous parlons de gens qui vivent le conflit au quotidien, loin des grands titres de la presse et des discours militants ».

Avant Bethléem, d’autres films tels Valse avec Bachir et Beaufort ont traité chacun à leur manière de certains aspects du conflit régional. Celui d’Adler et de Waked est différent puisqu’il évite la prise de tête, les clichés faciles et la dramatisation. C’est peut-être ce qui explique son succès actuel.

]]>