Longtemps, Boris Cyrulnik a caché son histoire. Celle d’un enfant juif qui a tout perdu pendant la guerre. Pour se construire, il a dû redécouvrir ses souvenirs. Briser le sceau du silence fait partie de cette danse de la vie.
« Je suis né deux fois ». Parler, témoigner et écrire, est-ce une autre forme de renaissance ?
C’est une façon de me recoudre. Pendant les années de guerre, la déchirure s’est accompagnée d’une impossibilité de parler. C’est ensuite la culture qui a fait taire les survivants. J’ai voulu intituler ce livre La crypte de l’âme, tant j’étais morcelé entre la possibilité de m’exprimer librement et la partie de moi qui restait enfermée dans le silence. La crypte a disparu quand j’ai pu parler et écrire. Il m’a fallu ensuite faire quelque chose de cette blessure. Devenir psychiatre et m’engager auprès d’enfants ayant connu le même type d’épreuve m’a aidé à redevenir maître de mon histoire. Si l’on entretient ses plaies, on ne peut pas entrer en résilience. Voyez Primo Levi qui s’est suicidé.Lorsque Jorge Semprun s’est aperçu que « ses écrits saignaient », il les a remis à plus tard pour pouvoir les remanier sous forme de roman, L’écriture ou la vie.
Qu’est-ce qui fait la beauté de la mémoire ?
Sans mémoire, on n’aurait pas d’identité. Nous sommes ce que nous évoquons de nous, nos courages et nos lâchetés, nos échecs et nos réussites. C’est en partageant mes émotions et en élaborant mon vécu, pendant la guerre, que j’ai repris ma place parmi les humains. Livrer ce morceau d’enfance m’a permis de redevenir le sujet de mon histoire, tout en relatant la tragédie d’une condition humaine qui se reproduit dans d’autres cultures. Comment se remettre à vivre, quand même, après un trauma ? Comment être, quand même, heureux ?
Pourquoi la judéité vous a-t-elle permis de renouer avec vous-même ?
Contrairement aux autres enfants, je n’avais ni famille, ni amis. Je me suis même longuement demandé si mes parents n’étaient pas morts à cause de moi. Dans les deux ans qui ont suivi la Libération, je suis passé par une quinzaine d’institutions. Impossible de tisser des liens ou de me restructurer dans un tel chaos. Ce manque d’instabilité affective a été plus délabrant que mon expérience d’enfant caché. A 14 ans, je me suis retrouvé avec des enfants juifs. Là, j’ai découvert une culture, une langue (le yiddish), des chansons et une idéologie (le communisme). J’avais tant de choses à partager avec ces autres orphelins. Grâce à cette appartenance, j’ai cessé de me sentir « monstrueux ». Aujourd’hui, je me sens juif par mes origines et mon histoire. Un Juif laïque qui ne connaît pas le judaïsme.
Est-ce que devenir psychiatre a eu une fonction réparatrice ?
Non, parce que c’est difficile psychiquement. On ne rentre pas chez soi indemne… Les problèmes des patients réveillent mes propres blessures. Ce métier vulnérabilisant ne m’a point aidé à comprendre le génocide ou l’âme humaine. Avec certains patients, j’ai pu partager des mondes mentaux comparables, mais je me suis mieux compris grâce aux rencontres, à la famille, à l’écriture et à l’engagement intellectuel. Personne ne m’a cru capable de réussir des études de médecine, mais il me fallait réaliser ce rêve. Choisir un métier qui vient en aide aux autres a été une manière de dépasser l’enfant monstrueux que j’avais été. Un rêve fou, né d’une personnalité qui s’est développée autour d’une immense blessure, la persécution des Juifs. Si j’avais été plus équilibré, je serais devenu ébéniste comme mon père.
Synopsis
Neuropsychiatre, Boris Cyrulnik est devenu une référence mondiale en matière de résilience. Il en est lui-même le parfait exemple… Dans ce livre bouleversant, il confie des fragments d’une enfance brisée par la guerre. Il renoue avec sa voix de petit garçon, sans cesse traqué et balloté. Après avoir été recueilli par une famille aimante, ce miraculé est renvoyé vers des proches. Un parcours du combattant, où les déchirures s’additionnent, aggravées par un silence lourd. La force de Cyrulnik est de dépasser son trauma personnel pour analyser la souffrance universelle et sa capacité à rebondir.
Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t’appelle, éditions Odile Jacob
]]>