Boycott d’Israël : quelle réalité ?

Le mouvement belge de solidarité à la Palestine prône le boycott des produits israéliens. Lancée à l’appel d’associations palestiniennes, la campagne de boycott économique d’Israël pose des problèmes pratiques de mise en œuvre et suscite des dérives semant le trouble auprès du public. Analyse d’une campagne plus symbolique qu’efficace.

En ce qui concerne le boycott des produits israéliens, une question se pose d’emblée : le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) appelle-t-il au boycott de tous les produits israéliens ou uniquement des produits issus de colonies israéliennes de Cisjordanie ? En insistant sur les violations des droits de l’homme, du droit international et en soulignant le caractère illégal des colonies israéliennes, on pourrait croire que BDS vise exclusivement les produits issus des colonies ou de sociétés implantées dans les territoires occupés. Pourtant la position de BDS est radicale : « De même que dans le boycott contre l’apartheid en Afrique du Sud, le mouvement BDS appelle à boycotter tous les produits israéliens ». La réponse ne souffre donc d’aucune ambiguïté : tous les produits israéliens sont visés. Et pour s’en convaincre, BDS illustre son propos avec les fruits et légumes : « Par exemple, nous appelons à boycotter tous les fruits et légumes israéliens, qu’ils soient cultivés à l’intérieur d’Israël ou dans une colonie israélienne illégale ».

Il n’y a pas que les produits agro-alimentaires israéliens qui sont visés. L’industrie pharmaceutique n’y échappe pas non plus. En juin 2012, les militants de l’Association belgo-palestinienne (ABP) ont manifesté rue Neuve à Bruxelles pour sensibiliser le public au boycott d’un nouveau produit israélien : les médicaments de l’entreprise pharmaceutique TEVA, leader mondial des médicaments génériques. Bien que TEVA ne possède pas d’unités de production dans les colonies, l’ABP justifie ce boycott en avançant un argument pour le moins douteux : « Le succès de cette société est utilisé par le gouvernement israélien pour « blanchir » la réputation du pays, ternie par sa politique d’occupation et de colonisation du Territoire palestinien occupé ».

Boycotter ceux qui ne le méritent pas

Parmi les partisans de la campagne BDS, ce positionnement ne fait pas l’unanimité. Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue Politique et membre de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB), est favorable à BDS, mais ne prône que le boycott des produits des colonies. « Le message de BDS doit éviter toute ambiguïté : ce sont l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens qui sont visées, et non pas toute présence juive sur le sol de la Palestine historique. Toute personne, toute institution, toute entreprise qui se rend complice ou qui profite d’actes délictueux doit être activement dénoncée, et chaque acte de boycott doit être l’occasion d’une telle explication. La pire des choses est de boycotter des gens qui ne le méritent pas », insiste Henri Goldman. « C’est une question éthique liée au message sous-jacent de BDS. Il n’est pas question d’entrer dans une logique de punition collective, même si la majorité des Israéliens soutiennent le gouvernement. Des gens qui ne sont pas complices de la colonisation ne doivent pas être boycottés. Dans le doute, je ne boycotte pas ».

Est-il alors possible de cibler les produits des colonies ? Parmi les informations communiquées aux consommateurs candidats au boycott des produits israéliens, c’est le code-barre commençant par le chiffre 729 désignant tout produit israélien sans la moindre distinction qui revient systématiquement. Conscient que cette indication ne contient aucune précision sur l’origine précise (Israël ou Cisjordanie), Henri Wajnblum, ancien président de l’UPJB et rédacteur en chef de Points critiques (revue de l’UPJB), fait preuve d’une plus grande attention pour boycotter les produits des colonies. « Sur base des informations provenant d’ONG israéliennes comme Who Profits, on peut savoir ce qui est produit dans les colonies », déclare-t-il. « Sans cette information, il est difficile de connaître l’origine exacte des produits israéliens en vente sur le marché belge. D’autant plus que pour les produits non manufacturés comme les fruits et légumes, les enseignes de la grande distribution ont tendance à camoufler ou à fermer les yeux ». Une grande distribution qui réagit par ailleurs en affirmant que les pouvoirs publics ne lui interdisent pas de vendre ces produits et qu’il lui est impossible de distinguer les produits des colonies des produits israéliens.

La référence sud-africaine

Bien que ces campagnes de boycott contribuent à ternir l’image d’Israël, il est difficile d’en mesurer leur impact réel sur l’économie israélienne. En termes d’efficacité, le « S » de BDS tend alors à effacer le « B ». « Le boycott n’est pas l’arme la plus efficace », confirme Henri Wajnblum. « Dans BDS, le plus important, c’est le “S”, c’est-à-dire les sanctions. Si aucune sanction n’est prise contre Israël, le statu quo sera maintenu et la colonisation se poursuivra. Je suis cependant conscient qu’il n’existe pas l’ombre d’une chance qu’un Etat européen sanctionne Israël. Pourtant, les sanctions et le désinvestissement peuvent contraindre un Etat à modifier sa politique. On l’a vu avec l’Afrique du Sud. Ce n’est pas en arrêtant de consommer des pommes Granny Smith que les consommateurs européens ont poussé le régime sud-africain à mettre fin à l’apartheid. C’est en ostracisant l’Afrique du Sud à travers les sanctions internationales et le désinvestissement de sociétés européennes et américaines que le patronat sud-africain a fait pression sur son gouvernement pour que les choses changent, parce que cela commençait à faire mal à l’économie du pays ».

L’analogie à l’Afrique du Sud n’est pas innocente. Elle revient systématiquement dans l’argumentaire des partisans du boycott. Elle permet de ternir davantage l’image d’Israël en l’associant au régime raciste de l’apartheid. « Non, la référence à l’Afrique du Sud vaut surtout pour l’efficacité de la campagne de boycott, de désinvestissement et de sanctions », conteste Henri Wajnblum. Cela ne l’empêche pas pour autant de revenir immédiatement sur le terrain idéologique : « Oui, j’estime qu’Israël mène une politique d’apartheid dans les territoires occupés et une politique ségrégationniste à l’intérieur même de la ligne verte envers les Arabes israéliens ».

En raison des difficultés de mettre en œuvre le boycott des produits des colonies israéliennes, mais aussi à cause des nombreuses dérives que suscite le boycott de tous les produits israéliens, certaines ONG ont compris qu’il était nécessaire de concevoir d’autres campagnes de dénonciation de l’occupation israélienne des territoires palestiniens sans promouvoir le boycott. C’est le cas du Comité national de coopération au développement (CNCD-11.11.11) et sa campagne « Made in Illegality ». Lancée le 27 février 2014, avec le soutien de la Fédération internationale des droits de l’homme et d’une vingtaine d’associations, elle vise la non-commercialisation des produits des colonies israéliennes en territoires palestiniens.

Avec une telle campagne, le CNCD se défend de prôner le boycott de produits israéliens. « Le problème c’est que l’opinion publique et les médias ont tendance à assimiler d’emblée la campagne “Made in Illegality” à du boycott ou un appel au boycott », regrette Rabab Khairy, coordinatrice. « Cette campagne n’a pas été conçue sur le modèle BDS. C’est la raison pour laquelle nous avons pu y associer des organisations opposées au boycott d’Israël. “Made in Illegality” se situe en amont, en rappelant aux Etats de l’Union européenne les obligations qui lui incombent au regard de l’illégalité internationale de la colonisation des territoires palestiniens. Nous ne demandons pas aux consommateurs d’arrêter d’acheter des produits israéliens ni de boycotter des produits des colonies. Nous demandons aux pouvoirs publics d’interdire l’importation de produits des colonies israéliennes ».

« Made in Illegality » est destinée à mettre fin aux relations économiques de la Belgique avec les colonies israéliennes. « Comme l’occupation et la colonisation sont illégales au regard du droit international, cela doit entraîner des conséquences pour les Etats tiers », explique Rabab Khairy. « Dans le même esprit que l’arrêt de la Cour internationale de justice de juillet 2004 condamnant la construction du mur de protection en territoires palestiniens, les Etats tiers, comme la Belgique, doivent prendre conscience de leurs obligations juridiques qui leur interdisent d’avoir des liens avec l’économie de la colonisation israélienne ».

Cette campagne s’inscrit donc dans les lignes directrices définies par la Commission européenne en 2013 excluant le financement d’activités dans les colonies israéliennes. En juillet 2014, dix-sept pays membres de l’Union européenne ont par ailleurs mis en garde leurs ressortissants contre les transactions commerciales et économiques dans les colonies israéliennes de Cisjordanie.

Mises en garde européennes

Ces mises en garde insistent sur les risques qu’impliquent les relations économiques avec les colonies israéliennes : « Les transactions financières, les investissements, les achats, les marchés, tout comme toute autre activité économique (y compris touristique) dans les colonies israéliennes ou bénéficiant aux colonies israéliennes, comportent des risques juridiques et économiques provenant du fait que les colonies israéliennes, en vertu du droit international, sont construites sur des territoires occupés et ne sont pas reconnues comme partie légitime du territoire israélien ». Le ministère belge des Affaires étrangères a ainsi publié sur son site cette mise en garde intitulée Messages communs visant à sensibiliser les entreprises et les citoyens de l’UE par rapport à la participation à des activités économiques et financières dans les colonies israéliennes.

Bien que de nombreuses associations prônant le boycott de tous les produits israéliens se soient associées à « Made in Illegality », cette campagne se profile pourtant comme l’antithèse de BDS en étant plus mesurée et scrupuleusement attachée au respect du droit. Ses promoteurs semblent avoir compris qu’avec le boycott d’Israël, ils étaient condamnés à suivre les plus radicaux, ceux qui n’hésitent pas à en appeler notamment au boycott de Starbucks au motif absurde « qu’il soutient Israël ». Motif d’autant plus absurde qu’il est impossible de déguster en Israël la moindre tasse de café de cette chaîne américaine, Starbucks Café n’étant pas présent sur le marché israélien !

Lire aussi notre article « La grande distribution et le boycott d’Israël« 

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