Brigitte Benkemoun « Albert est magnifique parce qu’il se croit capable de se libérer de tout »

Ex-Rédactrice en chef de Mots Croisés et de Ripostes, Brigitte Benkemoun délaisse le terrain politique pour se frotter à l’Histoire. Avec Albert le Magnifique, elle livre un puissant romanquête sur un aïeul algérien mort à Auschwitz. Interview.

L’histoire d’Albert le Magnifique, c’est en fait celle de votre arrière-grand-oncle que vous n’avez jamais connu. Comment et pourquoi décidez-vous un jour de retracer son parcours ?

Brigitte Benkemoun Ma grand-mère parlait souvent de cet oncle qui avait quitté l’Algérie et avait fait fortune a Nice, et qui, dénoncé par un associé, un « monsieur Roux », était mort à Auschwitz. Adolescente, cette histoire me fascinait, pour le courage de tout quitter, pour la force de réussir seul, et pour le destin tragique, évidemment. L’Algérie ayant été libérée par les Américains en 1942, il était la seule victime de la famille, celui qui nous rattachait intimement à la Shoah. C’est bien plus tard, pourtant, que j’ai décidé de reconstituer son parcours. Il y a une dizaine d’années, j’ai amené mes enfants au Mémorial de la Shoah à Paris, j’ai voulu leur montrer le nom d’Albert Achache sur les stèles, mais je ne l’ai pas trouvé ! Il m’a fallu une demi-heure pour comprendre : il figurait bien sur le mur des victimes de 1943, mais sous le nom d’Achache-Roux… Ce qui voulait dire que l’associé, le supposé traitre, l’avait adopté… Ce qui voulait dire qu’il état probablement homosexuel… Ce qui voulait dire que l’histoire d’Albert n’était pas exactement celle que me racontait ma grand-mère. Je suis journaliste avant tout, il a fallu que j’en ai le cœur net. Alors j’ai plongé dans ce monde parallèle que sont les archives numérisées. J’ai tiré des fils. J’ai eu beaucoup de chance. Et j’ai reconstitué peu à peu le puzzle de sa vie…

Au sujet d’Albert, le protagoniste, vous employez ce qualificatif puissant : « le Magnifique ». Un mot qui semble venir fixer autant la réalité du personnage que son désir d’être au monde…

BK Il est magnifique, dans ses audaces, et jusque dans ses faiblesses. Il est magnifique, parce que c’est inouï de naître dans cette famille de tout petits commerçants, du côté de Tlemcen, et de réussir à mener cette vie-là. Il est magnifique, parce qu’il veut le Monde, la liberté, et ce qu’il y a de plus beau… Il est magnifique, parce qu’il est en avance d’un siècle dans sa façon d’être. Il est magnifique, parce qu’il se croit capable d’inventer sa vie, capable de se libérer de tout, de son passé, de sa religion. Et il a dû mettre un temps fou pour 
admettre qu’aux yeux de certains, il resterait, quoi qu’il fasse, un Juif et n’échapperait pas à la menace. 

Les nombreux passages décrivant les épisodes de violences anti-juives dans l’Algérie de la colonisation frappent le lecteur. Ils sidèrent d’autant plus du fait de leur récurrence. Faut-il y voir un écho à l’antisémitisme qui sévit aujourd’hui ? 

BK Ces épisodes étaient liés à l’affaire Dreyfus, amplifiée localement par la colère des colons contre le décret Crémieux. J’ai été personnellement troublée d’écrire et d’enquêter sur ces violences de la fin du 19e siècle, puis de l’occupation allemande, au moment où nous connaissions en France et en Belgique une vague d’attentats sans précédent, antisémites notamment. Mais je crois qu’il ne faut justement pas confondre ce qui se passe et ce qui s’est passé. Aujourd’hui, nous sommes menacés, souvent parce que nous sommes juifs, mais également parce que nous sommes gays, en terrasse, au stade, dans un aéroport ou au spectacle… Et contrairement à ce qu’a pu vivre Albert, j’ai le sentiment que l’Etat me protège ou tente de le faire au mieux.

En bref « A mi-chemin entre littérature et enquête », Brigitte Benkemoun est partie à la recherche d’un 
« Magnifique », son arrière-grand-oncle Albert, qu’elle ne connaissait que par les récits et clichés familiaux jaunis. Qui était-il vraiment ? Un ambitieux né dans l’Algérie de la colonisation et parti à l’assaut de la Riviera ? Un charmeur aux allures ambiguës dans la France des années folles ? Et si c’était tout cela à la fois ? De Tlemcen à Auschwitz, l’auteure reconstitue la trajectoire mystérieuse de cet aïeul mythique, un enfant du siècle tragique, ébloui par la France et ses lumières, attiré par la République et son idéal de progrès. Sensible et terriblement actuel, le destin de ce jeune Juif ballotté par l’Histoire et les passions humaines happe et bouleverse bien au-delà de sa tragédie personnelle. Il y a du Modiano dans ce « romanquête » que l’on dévore. Assurément l’un des grands livres de cette rentrée !     

Brigitte Benkemoun, Albert le Magnifique, éd. Stock

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