Lors d’une cérémonie solennelle organisée le 2 septembre 2012 dans la salle gothique de l’Hôtel de Ville de Bruxelles, le bourgmestre Freddy Thielemans a reconnu officiellement l’implication des autorités de la Ville de Bruxelles dans la déportation des Juifs et des Tziganes pendant la Seconde Guerre mondiale.
A l’occasion de la commémoration de la rafle de la nuit du 3 au 4 septembre 1942, le bourgmestre de Bruxelles, Freddy Thielemans, a souhaité entreprendre un travail de mémoire concernant la déportation des Juifs de Bruxelles. « On a tendance à parler de la Shoah de manière trop générale et souvent sortie de son contexte local », regrette-t-il. « Il me semblait important de rappeler aux Bruxellois qu’il y a 70 ans, au cœur de la capitale du pays, des personnes ont été raflées et déportées vers les centres d’extermination ».
La reconnaissance de l’implication des autorités bruxelloises est essentielle pour la mémoire et l’histoire de la Shoah en Belgique. Et Eric Picard, de l’Association pour la Mémoire de la Shoah, aura eu raison d’insister pour que l’invitation à la cérémonie annonçant dans un premier temps « la reconnaissance officielle de la participation de l’autorité locale mise en place par le pouvoir occupant dans la déportation de citoyens bruxellois » soit finalement remplacée par « l’implication des autorités de la Ville de Bruxelles dans la déportation de Juifs ».
Cette reconnaissance met en effet en exergue deux aspects fondamentaux de l’attitude des autorités bruxelloises durant l’occupation allemande : la docilité avec laquelle elles ont exécuté les ordonnances antijuives prescrites par le pouvoir allemand en violation flagrante de la Constitution et des conventions internationales d’une part, et la possibilité pour ces mêmes autorités de ne pas se soumettre aux ordres et aux ordonnances prises par les Allemands en matière de persécution des Juifs.
Belgique docile
Ainsi, d’octobre 1940 à mai 1942, les autorités communales de la Ville de Bruxelles exécutent sans difficulté les ordonnances antijuives dont elles assurent également le contrôle. Les auteurs de La Belgique docile, ce rapport du CEGES sur l’attitude des autorités belges sous l’Occupation, précisent que « la police bruxelloise aussi collaborera facilement à des contrôles poussés, allant même jusqu’à des “transferts” de personnes juives à la police allemande ». Les autorités communales bruxelloises ont aussi accepté d’établir le registre des Juifs. Sans les fiches de ce registre, les rafles et les arrestations des Juifs n’auraient pas pu se faire.
La rupture intervient à Bruxelles lorsque le catholique Jules Coelst, bourgmestre faisant fonction de la Ville de Bruxelles et président de la Conférence des bourgmestres des communes de Bruxelles, refuse d’exécuter l’ordonnance allemande du 27 mai 1942 sur la distribution de l’étoile jaune. Il signifie le 4 juin 1942 au pouvoir allemand qu’il n’autorise pas les administrations communales à se livrer à cette distribution. « En refusant de distribuer les étoiles jaunes, les bourgmestres de Bruxelles envoient un signal très fort aux Allemands », insiste Laurence Schram, historienne et responsable du centre de documentation du Musée juif de la déportation de Malines. « Ce geste démontre que les administrations communales disposent d’une marge de manœuvre suffisamment large. Les alternatives à la persécution des Juifs existent bel et bien. D’autant plus que les Allemands ne prennent aucune mesure de répression pour sanctionner le refus bruxellois ».
Le 6 juillet 1942, Jules Coelst refuse que la police communale procède à l’arrestation des réfractaires juifs à la mise au travail forcé. Et lorsque les Allemands décident de procéder à une rafle à Bruxelles dans la nuit du 3 au 4 septembre, ils essuient à nouveau un refus de la part du Bourgmestre de Bruxelles qui ne veut pas « mettre sa police à disposition pour ces arrestations ». Les Allemands ratissent le quartier de la gare du Midi. Les communes de Saint-Gilles et Bruxelles-Ville sont visées. Plus de 700 Juifs sont arrêtés.
Deux policiers de quartier sont pourtant présents lorsque les Allemands effectuent cette rafle. Dans le rapport qu’ils rédigent, ils signalent qu’ils ont été retenus par les Allemands. « Il est impossible de savoir ce que les Allemands leur ont demandé », insiste Laurence Schram. « Ces deux policiers ont rédigé ce rapport pour une raison banale : signaler à leur hiérarchie qu’ils ont accompli des heures supplémentaires » !
En raison de son succès relatif, il n’y aura pas d’autre rafle à Bruxelles. Mais la police bruxelloise poursuit avec zèle l’enregistrement et le contrôle administratif des Juifs. Une attitude paradoxale qui illustre en somme la manière avec laquelle les autorités bruxelloises ont envisagé la question juive dans ces heures sombres.
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