Dans Bunda’im, un documentaire émouvant, le réalisateur israélien Eran Torbiner est allé à la rencontre de vieux militants du Bund qui ont poursuivi leur combat politique d’origine dans leur nouveau pays de résidence : Israël. Une occasion de redécouvrir un des plus puissants mouvements politiques juifs de Pologne entre 1920 et 1939 ayant réussi à renaître de ses cendres en Israël en demeurant fidèle au socialisme et œuvrant pour le yiddish. Un documentaire à voir au CCLJ le jeudi 12 septembre 2013 à 20h30.
Les marxistes orthodoxes ont toujours regardé avec mépris les militants du Bund (l’Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne, et de Russie), ce mouvement politique juif et socialiste prônant l’autonomie culturelle et linguistique (yiddish) pour les Juifs entre 1897 et 1939. Evoquant les bundistes, le théoricien marxiste russe Guorgui Plekhanov les définit ironiquement comme « des sionistes qui ont le mal de mer » en raison de leur attachement à la notion de peuple juif en diaspora. Pourtant, dans les immigrations de masse vers Israël après la Seconde Guerre mondiale, on compte de nombreux militants du Bund. Ils ont quitté la Pologne volontairement où ils n’envisagent plus leur avenir après la Shoah. Et s’ils ont choisi Israël, c’est essentiellement pour y retrouver leur famille.
A leur arrivée, certains rompent avec le Bund et intègrent les partis de la gauche sioniste. D’autres, en revanche, créent en 1951 à Tel-Aviv la section israélienne du Bund, Arbeter-ring in Yisroel-Brith Haavoda. Aussi surprenant que cela puisse paraître, la création d’une section d’un mouvement antisioniste dans un espace politique et culturel conçu, dominé et dirigé par l’adversaire irréductible sioniste, s’inscrit pleinement dans la logique idéologique des militants du Bund : de la même manière qu’ils créent une section du Bund en Pologne ou en France, ils en créent une en Israël. Là où il y a des Juifs, il doit y avoir une section du Bund, Israël étant pour le Bund un pays comme un autre.
Les Bunda’im (bundistes en hébreu) vivent et se perçoivent comme des Israéliens à part entière même si, idéologiquement, ils demeurent fidèles au socialisme et au diasporisme (Doykait en yiddish). Et lors des élections législatives, ils soutiennent le parti socialiste du pays où ils vivent, le Mapaï (acronyme du Parti travailliste israélien entre 1930 et 1968), puisque ce dernier est membre de l’Internationale socialiste !
Bien que leur mode de perception de la question juive soit fondé sur la dispersion, les Bunda’im n’expriment pas leur antisionisme à travers une hostilité au peuplement juif en Israël. Ils contestent en revanche vigoureusement la prétention du sionisme à régler la question juive et ils s’opposent à la centralité politique d’Israël en ce qui concerne la représentativité du peuple juif. Les membres du Bund considèrent que l’avenir du peuple juif est multipolaire et qu’il existe d’autres options politiques que le sionisme.
Socialistes attachés au yiddish
Dans les années 1950 et ‘60, les Bunda’im vivaient ce militantisme idéologique et culturel comme un élément essentiel de leur identité : des Juifs socialistes attachés au yiddish. Ils avaient leur propre journal en yiddish, Lebns Fragn, et ils écrivaient aussi dans le grand quotidien israélien en yiddish, Die Letzte Nayes ou dans Die Woche, l’hebdomadaire en yiddish du Mapaï. Idéologiquement, ils consacraient de nombreuses conférences et réunions à la critique du sionisme quant à sa centralité dans la vie juive, dénonçaient l’utilisation exclusive de l’hébreu à l’école et dans la vie publique… Leur critique du sionisme ne se situait absolument pas dans la perspective délirante et complotiste de la gauche radicale.
Que reste-t-il du Bund israélien aujourd’hui ? Les Bunda’im qu’Eran Torbiner filme dans son documentaire sont des petits vieux sympathiques. Ils se réunissent pour chanter et évoquer avec nostalgie les grandes heures du Bund, décimé en Europe et ignoré ensuite en Israël. « Si ce mouvement de masse a disparu, ses idées existent encore et méritent d’être connues des Israéliens », insiste Eran Torbiner. « Comment ne pas être séduits par ces Juifs qui s’efforcent de maintenir leur identité quel que soit l’endroit où ils vivent ! ».
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