Les faits. Caroline Fourest, empêchée de parler. L’événement s’est passé le 7 février 2012, à l’ULB, lors d’une conférence organisée par cultures d’Europe sur le thème « l’extrême droite est-elle devenue fréquentable ? ». Une interruption de débat soigneusement orchestrée par Souhail Chichah, assistant de l’université, et ses amis jugeant la journaliste et essayiste française « islamophobe » et donc inapte à parler du sujet. Face à une cinquantaine d’individus couverts de burqaset aux cris de « Burqa-bla-bla », les autorités préfèreront finalement clore le débat. Quitte à renvoyer chez elles les 600 personnes qui avaient fait le déplacement pour entendre les arguments des deux invités, Caroline Fourest et Hervé Hasquin, ancien recteur de l’ULB.
Peut-on faire taire ceux qui partagent d’autres opinions ? Jusqu’où va la liberté d’expression ? Quelle doit être la réaction de l’ULB pour conserver sa légitimité ? La pétition réclamant sur internet le renvoi de Souhail Chichah a déjà recueilli plus de 4.000 signatures.
Pour Nadia Geerts, membre-fondatrice du RAPPEL (Réseau d’Actions pour la Promotion d’un Etat Laïque), « les événements qui se sont produits à l’ULB sont symptomatiques du détournement de la liberté d’expression contre elle-même. Il s’agit de pousser la liberté d’expression jusqu’à empêcher celle de l’autre, ce qui n’est évidemment pas tenable intellectuellement. Les choses sont d’autant plus graves que la manœuvre a été orchestrée par un membre du personnel académique de l’ULB, qui a ainsi sabotéun débat organisé au sein même de l’institution qui l’emploie. La démocratie est consubstantielle du débat contradictoire, et toute prise de pouvoir par la force entre en contradiction avec les principes démocratiques, mais aussi avec le libre examen, valeur centrale de l’ULB. De ce fait, l’ULB se doit de réagir fermement, non seulement pour sanctionner les trublions, mais également pour réaffirmer les valeurs sur lesquelles elle se fonde. La “Burqa Pride” du 7 février n’est pas un incident isolé, mais l’expression d’un malaise plus profond qui mine l’ULB depuis des années. La liberté d’expression ne peut être utilisée pour faire taire qui que ce soit, sinon on nie l’égalité de droits, fondement des démocraties modernes ». Sur son blog, Nadia Geerts souligne :« Faut-il minimiser les agissements de ces énergumènes ? Faut-il pardonner aux nazis des années trente, qui subissaient de plein fouet la crise économique et le “malaise social” ? Il est plus que temps de mettre fin à ce discours victimaire. (…) Quoi qu’il en dise lui-même, Souhail Chichah n’a rien d’un colonisé ni d’un indigène du royaume. Il fait partie de mes concitoyens, il a un statut social enviable, une formation intellectuelle, bref il maîtrise parfaitement les codes en vigueur. Tellement bien qu’il réussit à ce qu’une émission grand public l’invite sur son plateau pour débattre de l’“islamophobie”. (Une invitation à “Controverse” qu’il déclinera finalement). Personnellement, je ne suis pas dupe. Et je continuerai à me battre pour que tous, indépendamment de nos origines, de notre ethnie, de notre sexe, de nos convictions, soyons traités à égalité. Sans qu’aucune de ces caractéristiques ne puisse constituer ni un handicap, ni un privilège ».
La présidente du comité belge de Ni Putes Ni Soumises Jamila Si M’Hammed est une des initiatrices de la pétition qui circule actuellement sur internet (www.lapetition.be). Elle abonde dans le même sens : « Confisquer la parole sans argumentation est tout à fait inacceptable », insiste-t-elle. « Surtout qu’en étant assistant à l’ULB, Souhail Chichah est un élément d’identification pour les étudiants. Il a adopté une position inadmissible non seulement par rapport à son rôle de pédagogue, mais aussi face à ses collègues, en se révélant être le chef de ce chahut. C’est un appel à la meute de la part d’un enseignant de l’ULB, et cela bouscule complètement les valeurs universitaires que j’ai reçues en héritage. Nous demandons aux autorités de faire cesser cette désolation à laquelle nous avons tous assisté médusés, et je leur fais confiance. Elles ont d’ailleurs donné les garanties qu’elles allaient agir dans ce sens en demandant l’avis du conseil disciplinaire, ce qui est la procédure normale ». Elle-même issue de la culture arabo-musulmane, Jamila Si M’Hammed confie ne pas se reconnaître dans cette communauté d’idées et cette manière de montrer son désaccord. « Souhail Chichah dessert les Belges issus d’une autre culture, et je ne comprends pas qu’il puisse revendiquer un débat contradictoire alors qu’on est là pour déconstruire le discours de l’extrême droite. Il aurait pu fédérer les gens et il a préféré les diviser, en dressant des murs les uns contre les autres. Cela montre que rien n’est jamais acquis, et qu’il faut à tout moment, dans quelque instance que ce soit, réaffirmer ses valeurs. L’ULB n’échappe pas à cette règle de vigilance en permanence ».
L’ancien journaliste de la RTBF Jean-Jacques Jespers, actuel président de la filière Information et Communication de l’ULB, s’est exprimé dans Le Soirdu 9/2/2012 sur la question de son université comme lieu de libre expression. Il condamneles événements, mais nuance : « Le propos de Caroline Fourest (sous l’empire de la colère, espérons-le) “L’ULB est aux mains des islamistes”, après l’irruption tonitruante du monôme “Burqa-Bla-bla”, est l’indice d’une menace de polarisation intellectuelle dans le contexte particulier d’une universitésituée au cœur de la société multiculturelle bruxelloise. Fantasmes, amalgames et indignations sélectives dessinent ainsi un portrait caricatural de cette université. On sait que quand Caroline Fourest dit “intégrisme”, certains (notamment dans notre jeunesse d’origine maghrébine) comprennent “islam”. Cette interprétation trouve à s’alimenter dans ses attaques radicales contre ceux qu’elle accuse de complaisance envers l’islamisme parce que, par exemple, ils ne diabolisent pas assez Tariq Ramadan ou ridiculisent l’acharnement politico-médiatique contre la burqa. La présenter comme le porte-drapeau de la “bonne” laïcité, c’est au minimum risquer la polémique. Cette fois, la polémique s’est muée en agression verbale. Mais quoi que l’on pense de leurs motivations, il est évident que les chahuteurs se sont tiré une balle dans le pied. Leur chahut a hélas conforté les préjugés qu’ils entendaient dénoncer. C’est pourquoi il est non seulement condamnable, mais surtout consternant… ».
Auteur du livre Le rejet français de l’islam (PUF), membre de « Tayush, groupe de réflexion pour un pluralisme actif », Henri Goldman s’étonne du « buzz » fait dans la presse et sur Internet. « Comme à propos de la crise du MRAX, une autre affaire gonflée, il y a un “mauvais” qui est désigné à la vindicte générale. Est-ce une pure coïncidence s’il s’agit chaque fois de jeunes hommes arabes ? Dans cette affaire-ci, je n’ai jamais caché ma désapprobation vis-à-vis de l’action menée. Je suis de l’avis de Mohssin El Ghabri, un ancien président du Cercle des étudiants arabo-européens (créé par Souhail Chichah il y a plus de dix ans) : “C’est non seulement une faute stupide et irresponsable, mais c’est aussi une trahison des combats menés en faveur de la liberté d’expression lorsque celle-ci était menacée par les thuriféraires de Fourest” (allusion à l’interdiction initiale faite à Tariq Ramadan d’intervenir à l’ULB). Mais s’en tenir là n’a pas beaucoup d’intérêt. De quoi cette action, menée et soutenue non par des nervis islamistes, mais par de jeunes intellectuels issus pour la plupart de l’immigration arabo-musulmane, est-elle le symptôme ? Il ne faut pas se le cacher : dans cette jeunesse, on a de plus en plus l’impression d’être confronté à un discours et à une pratique qui, au nom d’une certaine conception de la laïcité importée de France, les discriminent massivement. Le choix du terme “islamophobie” pour nommer la cause de ce malaise n’est sans doute pas le plus heureux. Mais j’invite vraiment ceux qui souhaitent comprendre et pas seulement condamner du haut de leur bonne conscience ou monologuer entre convaincus à s’interroger sur ce qu’il y a derrière. Et à construire, pour le coup, un véritable espace de rencontre et de débat ».
Michel Wajs organise les débats de l’ULB avec Cultures d’Europe depuis près de dix ans. Il reste très surpris de ce qui s’est passé. « A part quelques nuances entre les deux intervenants sur l’approche de la laïcité, j’avais imaginé que le thème de l’extrême droite serait très consensuel, et Chichah aurait dû être notre allié objectif », estime-t-il. En voyant ce qui se préparait sur les forums, Michel Wajs prévoira un service d’ordre minimum. « On me reproche de ne pas avoir pris assez de mesures, mais nous sommes désarmés face à un instrument de la démocratie qui se retourne contre elle. On ne peut en effet interdire l’entrée à quelqu’un ou faire intervenir les forces de l’ordre pour des faits de violence verbale. Sans aucune obligation, nous avons donné la parole à Souhail Chichah, qui n’a eu pour seul argument que “Burqa-Bla-Bla”. Il traite Caroline Fourest de raciste, alors qu’elle ne fait que démonter un langage extrémiste qui se cache sous des dehors honorables. Un fasciste qui dit son nom n’a plus beaucoup d’impact, la société est désormais prémunie contre ce type de discours, mais avec Marine Le Pen ou Tarik Ramadan, c’est plus pernicieux. On a affaire à des gens qui, parfois de bonne foi, se font passer pour des amis de la liberté d’expression. Tarik Ramadan dit vouloir réformer l’islam, ce qui a tendance à plaire si on ne sait pas que les réformateurs de l’islam sont en réalité les pires fondamentalistes ! ». Michel Wajs préfère parler de tristesse plutôt que de révolte : « C’est désespérant de voir un homme comme Chichah, qui a fait Solvay, qui a un emploi et pour qui l’ascenseur social a relativement bien fonctionné, se livrer à ce genre d’agissements. C’est aussi la preuve que ne parler que des problèmes socio-économiques revient à noyer le poisson. Il s’agit ici d’un problème d’idéologie. Une idéologie meurtrière qui relève de l’extrême droite ». Cultures d’Europe, qui a pour objectif « d’implanter le débat et l’écoute comme lien de la cohésion sociale », proposera le 17 avril 2012 une conférence ayant pour thème « Oser le débat dans une société multiculturelle ». Un programme prévu de longue date.