Quand on faisait remarquer à des chrétiens évangéliques à quel point le comportement et le mode de vie de Trump étaient opposés à leurs valeurs traditionalistes, ils répondaient souvent « But Gorsuch… ». Neil Gorsuch est le juge conservateur à la Cour suprême nommé par Trump, en 2017. Et en 2018, la démission d’Anthony Kennedy, qui votait parfois avec les juges progressistes, parfois avec les conservateurs, permettait à Trump de nommer un deuxième juge conservateur, Brett Kavanaugh.
Jusqu’en janvier 2016, la Cour suprême, composé de neuf juges, comportait deux blocs : quatre juges « libéraux », quatre juges conservateurs, et le juge Kennedy qui jouait, nous l’avons vu, le rôle de swing voter. Les libéraux avaient longtemps dominé la Cour, mais en 2016, les conservateurs avaient réussi à rétablir l’équilibre. La mort soudaine du très influent juge Scalia les avait néanmoins privés d’une voix cruciale. Pendant la dernière année de la présidence Obama, les Républicains, qui contrôlaient comme aujourd’hui le Sénat, bloquèrent toutes les propositions présidentielles, même modérées, dans l’attente de l’élection de novembre qui leur « offrirait » peut-être un président de leur camp. Et ce fut le cas. Cette année de blocage fut vécue par les Démocrates comme une manipulation contraire à l’esprit des institutions.
Trump élu, et bénéficiant d’un Sénat qui lui était tout dévoué, put donc nommer Gorsuch, puis Kavanaugh, donnant cette fois aux conservateurs, du moins sur le papier, une majorité de cinq contre quatre. Les évangéliques, aussi horrifiés fussent-ils par les frasques et l’immoralité de Trump, considérèrent donc qu’il leur avait donné ce qu’ils voulaient. Ils espéraient qu’une majorité conservatrice à la Cour détricoterait toutes les avancées des décennies précédentes, en renversant des décisions aussi importantes que l’arrêt Roe v. Wade de 1973 ouvrant aux femmes un droit constitutionnel à l’avortement.
Autrement dit, les juges « trumpiens » étaient censés mener la « guerre culturelle » contre la modernité libérale que haïssent la plupart de ceux qui ont amené au pouvoir ce très improbable candidat. Et voici que leurs châteaux de cartes s’effondrent. En pleine crise des relations raciales, après l’horrible mort de George Floyd à Minneapolis, la loi sur les droits civiques de 1964 occupe à nouveau une position centrale. Elle interdisait notamment aux employeurs de discriminer les individus en fonction de la couleur de la peau (son but premier était de renforcer la politique de déségrégation raciale), mais également du sexe (il était interdit de traiter une femme moins bien qu’un homme).
Ces dernières années, l’administration Trump a bataillé pour que ces protections ne soient pas étendues aux homosexuels et aux transgenres : la notion de « sexe » comme motif de discrimination (interdite) couvre-t-elle également l’orientation sexuelle ? Sans entrer dans les détails techniques de la décision, disons que les juges libéraux répondent par l’affirmative en soutenant que la société a évolué et que la Cour doit en tenir compte – bref que des discriminations dont on ne parlait que très peu en 1964 sont aujourd’hui devenues insupportables.
En revanche, ce que les soutiens de Trump attendaient, c’était que les cinq juges conservateurs refusent, comme le demandait le gouvernement, d’étendre les protections aux homosexuels et aux transgenres, extension signant pour eux le déclin de la moralité américaine. Trump était ce qu’il était, mais Gorsuch et les autres conservateurs étaient supposés veiller sur les « valeurs ».
Or, la Cour a décidé à la mi-juin par six voix contre trois que le Civil rights Act protégeait de la discrimination les homosexuels et les transgenres. Une victoire incontestable pour les libéraux. Et qui a rédigé l’opinion majoritaire soutenant la décision ? Le juge Gorsuch ! Ce dernier a même obtenu l’adhésion du président (conservateur) de la Cour, John Roberts. Avec le vote des quatre juges libéraux, cela faisait donc six voix sur neuf. Les ultra-conservateurs se sont déchaînés : à quoi bon voter (péril pour Trump) si les juges nommés s’allient (occasionnellement certes) avec les libéraux honnis ?
Quelques jours plus tard, la Cour refusait à Trump la suppression des droits des Dreamers, ces immigrés illégaux arrivés mineurs aux Etats-Unis, auxquels Obama avait accordé un statut temporaire, virulemment dénoncé par son successeur. Cette fois, seul Roberts avait voté avec les progressistes.
Les juges de la Cour suprême sont nommés à vie. Certains restent en fonction plusieurs dizaines d’années. Le président qui les a nommés ne « dure » que peu de temps par rapport à eux. Le président républicain Eisenhower avait nommé dans les années 1950 deux juges qu’il considérait comme des conservateurs bon teint : Earl Warren et William Brennan. Le premier présida la Cour jusqu’en 1969 et enclencha le processus de déségrégation. Le second, qui siégea à la Cour de 1956 à… 1990, fut la cheville ouvrière des décisions les plus progressistes prises par la Cour en matière de liberté de la presse, d’avortement, de séparation des Eglises et de l’Etat, etc. Gorsuch n’a sûrement pas l’étoffe d’un Brennan ni le désir de laisser la même trace dans l’Histoire. Mais un argument majeur en faveur de la réélection du pire président que l’Amérique ait connu vient d’être pulvérisé. Un peu d’espoir pour la démocratie, l’Etat de droit et la simple décence.
]]>