Camus, Rocard, Valls

Au début des années 1950, Albert Camus avait choqué une grande partie de la gauche en dénonçant les camps soviétiques et le dévoiement de l’idée communiste. Il s’était fait durement critiquer par Sartre et Jeanson, qui lui reprochaient de conforter le pouvoir de la bourgeoisie occidentale et de fracasser le rêve d’émancipation des travailleurs.

En termes sartriens, les positions de Camus revenaient à « désespérer Billancourt », c’est-à-dire à affaiblir le combat des ouvriers, pour lesquels le communisme constituait l’espoir par excellence. Billancourt, où se trouvaient les usines Renault, était un haut lieu de la contestation anticapitaliste. Camus en appelait pourtant seulement au sérieux moral : un camp est un camp, une victime est une victime, un mensonge d’Etat est un mensonge d’Etat.

Vingt-cinq ans plus tard, à la veille de la victoire de la gauche à l’élection présidentielle française, Michel Rocard critiquait le « programme commun », élaboré entre socialistes et communistes, pour les aberrations qu’il contenait. Il en appelait au sérieux économique, seul capable de donner à la gauche une prise sur le monde qu’elle prétendait transformer. Il fut brocardé, et on lui trouva le surnom « Rocard d’Estaing », ce qui était tout dire : de nouveau, celui qui disait la vérité était considéré comme un traître à la cause – un « homme de droite ».

Aujourd’hui, Manuel Valls, ministre français de l’Intérieur, confronté à un homme dont la demande d’asile politique a été maintes fois rejetée par les tribunaux, décide de faire preuve de fermeté. Une des filles de l’intéressé, scolarisée, doit suivre sa famille. Mais les policiers agissent lors d’une sortie scolaire, ce qui démontre pour le moins, de la part des autorités, un manque de tact et de délicatesse.

Quelques semaines auparavant, Valls avait déclaré que seuls les étrangers qui voulaient s’intégrer avaient vocation à rester sur le territoire français. Il visait des Roms. Il fut traité comme Camus et Rocard en leur temps : Cohn-Bendit, qui dit parfois n’importe quoi, évoqua les déportations par les nazis, Cécile Duflot accusa Valls d’être sorti des limites du « pacte républicain », notion vague, mais qui, comme la « laïcité », fait partie de la religion séculière française. Les accusations redoublèrent lors de l’affaire Leonarda. La gauche compassionnelle n’hésita plus à identifier Sarkozy et Valls. Le président proposa une solution de compromis : la jeune fille seule pourrait, si elle le voulait, revenir. Suggestion inaudible étant donné l’image désastreuse de François Hollande dans l’opinion.

De deux choses l’une : ou bien Camus, Rocard et Valls sont des traîtres à la gauche, ou bien ils ont raison et sauvent peut-être cette dernière de ses pires démons.

Première hypothèse : Camus a détruit l’espérance communiste et fait triompher l’adversaire capitaliste, qui n’en attendait pas autant. Rocard a critiqué l’économie « socialiste », ouvrant la voie à la grande vague de néolibéralisme qui a submergé le monde à partir des années 1980. Et Valls a adopté les positions sécuritaires de la droite, voire du Front national.

Seconde hypothèse (la bonne) : Camus a rendu son honneur à la gauche, si complaisante à l’égard des totalitarismes « progressistes ». Rocard a tenté de réconcilier la gauche avec le sérieux économique, condition même d’une action transformatrice efficace. Et Valls a paradoxalement rendu un grand service aux défenseurs du droit d’asile en restant ferme face à un individu dont le comportement constituait en tant que tel un détournement caricatural de ce droit. Valls a peut-être laissé un peu de place aux vrais persécutés politiques, à ces Syriens qui mériteraient amplement notre accueil, au lieu de finir noyés aux abords de Lampedusa. Et il a peut-être coupé un peu d’herbe sous les pieds du Front national.

La démagogie tue la gauche. Démagogie politique des communistes, démagogie économique du « programme commun », démagogie moralisante de la gauche compassionnelle. Désastreux. Périodiquement, certains tiennent le cap, sous les insultes. Heureusement, ils sont là.

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