Carlo Strenger : «?Les Israéliens sont prisonniers de leurs angoisses?»

Psychiatre et professeur à l’Université de Tel-Aviv, Carlo Strenger intervient dans le débat public israélien en publiant régulièrement des tribunes dans Haaretz, le Guardian et le New York Times. Ardent défenseur de la solution « Deux peuples, deux Etats », il a accueilli favorablement la création d’un mouvement comme J Call. Il donnera une conférence au CCLJ le 9 février.

 
Pourquoi la vie politique israélienne est-elle bloquée lorsqu’il est question du conflit israélo-palestinien ? Depuis l’échec de Camp David en 2000 et le déclenchement de la seconde intifada, beaucoup d’Israéliens ont complètement perdu l’espoir qu’un modus vivendi avec les Palestiniens soit possible. Ils ont le sentiment que le processus de paix leur a littéralement explosé au visage. Mais surtout, les Israéliens ont progressivement constaté que la supériorité militaire d’Israël ne leur garantit plus la sécurité. Cela crée une forme de traumatisme. Bien qu’ils comprennent qu’il faut se diriger vers la solution « Deux peuples, deux Etats », ils ne croient absolument pas que cette solution soit réalisable ni qu’elle garantira la sécurité du pays. Or, le processus de paix implique une prise de risque.
 
Les Israéliens sont-ils prisonniers de leurs peurs ? Les Israéliens ont conscience qu’il faut faire quelque chose de risqué pour aboutir à un compromis avec les Palestiniens. Mais ce risque leur fait peur, car il va à l’encontre du mythe selon lequel nous contrôlons la situation à chaque instant. Cette situation génère une angoisse terrible auprès des Israéliens. Elle paraît même insupportable. Par ailleurs, ils sont effrayés par les limites du pouvoir politique israélien. Et c’est précisément à ce niveau-là que les partis de droite et d’extrême droite israéliens interviennent. Ils ont toujours capitalisé les moments d’angoisse ou d’humiliation de l’opinion publique.
 
Comment les partis de droite procèdent-ils ? Ils n’ont pas de solution à apporter aux problèmes auxquels est confronté Israël aujourd’hui. Ils s’attaquent alors aux problématiques sur lesquelles ils ont encore prise, les citoyens arabes d’Israël et les ONG humanitaires et de défense des droits de l’homme, qu’ils accusent de mettre Israël en danger. C’est ridicule et sans
fondement. Si Israël est aujourd’hui isolé sur la scène internationale, ce n’est pas à cause de ces ONG, mais précisément en raison de la poursuite de l’occupation et de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La droite cherche donc à récupérer cette angoisse générale en fabriquant des ennemis imaginaires sur lesquels les Israéliens peuvent se déchaîner. C’est ce qui se passe aujourd’hui avec la campagne haineuse menée contre B’Tselem, le New Israël Fund et toute une série d’ONG israélienne de défense des droits de l’homme. Les députés de la Knesset ont compris que s’ils aboient en attaquant ces ONG ou les Arabes, ils gagnent en popularité. Comme l’Israélien moyen est effrayé par les menaces qui pèsent sur son pays, il est séduit par le discours musclé de la droite israélienne.
 
Que peut faire la gauche israélienne face à cette situation ? Aujourd’hui, la gauche est complètement décimée. Elle est quasiment inexistante à la Knesset. Cette assemblée est monopolisée par la droite et l’extrême droite. Des élus de gauche tenant des propos rationnels et nuancés sont minorisés et apparaissent vite comme des faibles dans ce mécanisme de glissement vers la droite. La gauche a commis l’erreur de ne pas avoir construit un narratif clair sur les erreurs qu’elle a commises pendant les années d’Oslo et de Camp David. Pour regagner la confiance des Israéliens, elle doit donc utiliser un langage plus rassurant pour les Israéliens. Ces derniers ont souvent l’impression que la gauche se soucie plus des Palestiniens que des Israéliens. Mais surtout, elle doit expliquer clairement aux Israéliens pourquoi la création d’un Etat palestinien correspond aux intérêts de l’Etat d’Israël.
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