Causes communes

Avec Causes communes. Des Juifs et des Noirs* Nicole Lapierre offre une perspective nouvelle sur l’histoire partagée des uns et des autres. Plutôt que d’attiser la rivalité, elle prend le parti d’une solidarité fondée sur le respect et la réciprocité. Rencontre avec cette sociologue spécialiste de la mémoire de la Shoah à travers les générations.

Pourquoi avez-vous entrepris l’écriture de ce livre ? Causes communes s’inscrit dans la continuité de mes travaux sur des figures noires frontalières comme W.E.B. Du Bois ou l’écrivain Richard Wright. Ce livre prolonge la thématique générale de mes travaux dans lesquels j’essaye de combattre une logique où chacun est enfermé dans son identité. Cela répond également à une préoccupation plus conjoncturelle : je voyais monter la thématique inquiétante et contestable de la concurrence des victimes. J’ai donc souhaité prendre le contrepied de tous ceux qui renvoient systématiquement dos à dos deux communautés de souffrance.

Comment peut se manifester la concurrence des victimes entre Juifs et Noirs ? En présentant systématiquement Juifs et Noirs comme deux pugilistes sur un ring au milieu d’un environnement qui ne serait que spectateur. Des tensions peuvent évidemment apparaître entre des Juifs et des Noirs, mais sûrement pas entre « les » Juifs et « les » Noirs. Ces tensions sont généralement liées à la façon dont la société environnante reconnaît plus ou moins inégalement les préjudices passés ou présents des uns ou des autres. Ce facteur essentiel de sentiment d’injustice peut dériver en compétition mémorielle ou en tensions.

Pourtant votre livre ne porte pas sur ces tensions… Bien entendu. Je ne pose pas la question de cette relation en termes de face à face entre Juifs et Noirs. Je m’efforce de rappeler cette tradition d’ouverture et d’humanisme concret en milieux juifs et noirs. Mais il faut que les pouvoirs publics, les organisations représentatives et les intellectuels puissent envisager un traitement juste et général des mémoires des préjudices des minorités vivant en France. Cette responsabilité n’incombe pas qu’aux minorités elles-mêmes.

A la concurrence des victimes, vous opposez l’éloge de l’empathie. Que signifie cette notion ? On la confond souvent avec la compassion. L’empathie est la faculté de se mettre à la place de l’autre, à abandonner à un moment donné sa place pour prendre celle de l’autre. De cette manière, nous pouvons partager et comprendre son expérience. Et cette démarche peut nous modifier en retour. Si nous comprenons le point de vue de l’autre, notre propre point de vue sur nous-mêmes s’en trouve enrichi, modifié ou transformé. Cette démarche que je préconise est intellectuelle même si je n’exclus pas la dimension émotionnelle. Les trajectoires de Juifs et de Noirs dont je parle dans ce livre sont celles d’hommes et de femmes qui se sont intéressés à l’expérience de l’autre, que ce soit dans leur encagement politique, leur œuvre littéraire ou tout simplement leur choix de vie. Précisément parce que l’empathie encourage des solidarités fondées sur le respect et la réciprocité.

Le couple formé par les romanciers Simone et André Schwarz-Bart apparaît comme un des plus beaux exemples de dialogue mémoriel.André Schwartz-Bart a-t-il poussé le plus loin cette alliance entre Juifs et Noirs en la rendant intime ?  Il n’est pas le seul mais c’est un des plus connus. Avec sa femme Simone Brumant (Guadeloupéenne), il a fait de cette alliance une véritable œuvre littéraire. Et cette œuvre s’inscrit dans une perspective transmémorielle : l’écriture de Schwartz-Bart, et tout particulièrement Un plat de porc aux bananes vertes, entrelace mémoire juive et mémoire noire. L’hospice de banlieue parisienne où vit l’héroïne du livre, Mariotte, une vielle Antillaise, s’apparente à un univers concentrationnaire. André Schwartz-Bart l’a reconnu dans un entretien. Romain Gary a eu une démarche similaire dans un curieux livre peu connu : Tulipe. Sur un mode différent de Schwartz-Bart, Romain Gary entrelace aussi les questions juives et noires. A travers ses personnages invraisemblables, Tulipe s’articule autour du racisme et de l’antisémitisme.

*Nicole Lapierre, Causes communes. Des Juifs et des Noirs (éd. Stock) 

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