Il y a huit ans, pour la première fois, le Cclj décidait d’inviter les écoles dans ses locaux pour ouvrir les élèves à l’acceptation de l’autre et leur faire découvrir la richesse de nos différences. Depuis un an, la cellule « Formation Jeunesse » soutenue par la Communauté française (et la Loterie Nationale) et composée de deux animatrices se rend directement dans les écoles. Pour que l’éducation à la tolérance se fasse dès le plus jeune âge.
C’est par une série de journées essentiellement consacrées à la lutte contre le racisme et l’extrême droite que le projet école a connu ses prémices en 1998, de façon très ponctuelle et le plus souvent à l’approche de campagnes électorales. A l’éclatement de la seconde intifada ensuite, puis en 2002, grâce à un donateur juif américain anonyme, le Cclj a décidé de passer à la vitesse supérieure. « Cet homme a proposé un don à plusieurs pays européens en échange d’un projet concret de lutte contre l’antisémitisme, dont la résurgence était très forte à cette époque » se souvient Mirjam Zomersztajn, directrice du Cclj et du projet en question. « Nous avons tout de suite pensé à l’organisation d’un colloque, mais cela nous a paru trop abstrait. De là l’idée de plutôt nous adresser aux écoles et de multiplier les vrais contacts humains en les invitant dans une maison juive, le Cclj ». La campagne du MRAX « La haine, je dis non ! » servira de détonateur, et donnera son nom à ces journées limitées dans un premier temps au cycle secondaire supérieur. « Nous avons pris conscience du total désert en la matière et de la réelle nécessité du travail de terrain. Seuls les témoins de la Shoah se rendaient dans les écoles, la demande était donc énorme et les professeurs de plus en plus dépassés par les réactions de leurs élèves ». Impliquant déjà nombre de personnalités morales tels Chico Kebsi, Mahfoud Romdhani ou Thomas Gergely, des militants du Cclj et du monde associatif, le projet prendra un nouvel envol en 2005 en incluant désormais les élèves du primaire, grâce à un programme adapté à leur âge. « Nous nous sommes rendus compte que l’éducation à la tolérance devait se faire avant 16 ans », explique Véronique Ruff, coordinatrice du projet. « Nous avons donc lancé « Comment mieux vivre ensemble avec ses différences » dès la 1ère primaire, sur base d’un recrutement des écoles par mailing et en veillant à ce que puissent participer des jeunes issus de tous horizons ».
Un projet sur le long terme
Ateliers d’une ou deux heures dans les classes, matinées ou journées complètes au Cclj, journées de la mémoire au Musée juif de la Déportation et de la Résistance de Malines et au Fort de Breendonk, en un an ce seront plus de 300 animations pour les primaires, une cinquantaine d’activités pour le secondaire et une douzaine de journées de sensibilisation accompagnées d’ateliers d’éducation à la citoyenneté qui auront été organisées par la cellule « Formation Jeunesse » du Cclj. Chaque mois, à l’école communale des Eburons, école « pilote » pour ce projet, tous les élèves du primaire assistent ainsi au programme créé à leur attention. « Nous venons leur donner des pistes de réflexion pour qu’ils puissent prendre leur place dans la société » explique Stéphanie Melkebeke, animatrice. « Ce sont les citoyens de demain, et ce n’est que par une reconnaissance qu’ils y arriveront. Il est donc important de les valoriser, de les encourager à devenir des citoyens actifs, participatifs, tout en gardant leur spécificité et leur individualité ». Animatrice elle aussi, Ina Van Looy poursuit : « Nous leur parlons du passé pour que ce que nous avons vécu et qui nous affecte encore de façon tragique ne se reproduise plus. Cela commence par de toutes petites choses, notamment le respect, le fait de considérer chaque individu comme un être humain sans y mettre de qualificatif, en acceptant la différence. La plupart des jeunes auxquels nous nous adressons viennent de milieux très fermés, souvent défavorisés, ils n’ont jamais rencontré de Juifs. Pour transmettre un message de tolérance, nous devons être les premiers à l’appliquer ». Les trois premières animations de l’année sont donc axées sur le respect : « A quoi sert-il ? Comment se transmet-il ? Existe-t-il une loi du respect ? ». Une prise de conscience introduite chez les plus petits par un spectacle de marionnettes, chez les plus grands par une réflexion autour du mot « Respect », et suivie par la rédaction d’une « Charte du Respect » affichée dans les classes. Aller à la rencontre de l’autre, casser les préjugés, inciter les jeunes à découvrir la culture du pays dans lequel ils vivent, en s’adaptant s’il y a lieu aux difficultés rencontrées par chaque classe en concertation avec les professeurs, tels sont les objectifs du projet écoles. « Le Juif est encore diabolisé, les Israéliens sont les « méchants », et, par conséquent, les Juifs aussi » note Ina. « Rien ne semble avoir changé et tout est à déconstruire. C’est la raison pour laquelle, à côté des identités multiples évoquées grâce à l’atelier « C’est mon histoire », nous organisons une sensibilisation à la Shoah ». Là encore, les outils sont adaptés à l’âge du public : de la projection du dessin animé Le Journal d’Anne Frank, précédée d’une présentation et suivie d’une discussion en classe, au conte du Golem avec une introduction à la culture juive, en passant par les enfants du ghetto de Terezin… Ina explique : « J’évoque le Manifeste de la République du Shkid dans lequel, à l’époque, les enfants emprisonnés à Terezin clamaient déjà : « Chacun est notre frère, qu’il soit juif ou chrétien », et reprenaient comme « loi suprême », « le mépris des conflits raciaux, religieux et nationaux » ». Seront également traités, plus tard dans l’année, les droits et devoirs de l’enfant ou encore le respect des aïeux dans les différentes cultures. « Tout passe par l’expression, verbale ou artistique, pour qu’ils puissent évacuer leurs émotions » souligne-t-elle. « Dans un contexte d’extermination d’un peuple et d’une culture, nous avons choisi de montrer la culture vivante que représente aujourd’hui le judaïsme, en leur faisant par exemple écouter des chansons en hébreu, en yiddish et en judéo-espagnol ».
Accueil enthousiaste
Comme les enfants qui accueillent généralement le projet avec beaucoup d’enthousiasme, la direction des établissements semble elle aussi très vite convaincue de l’utilité des animations proposées. « Les élèves de mon école sont issus d’un milieu multiculturel et populaire d’une grande richesse, mais qui comporte également des heurts et des réflexes humains inacceptables » confie Bernadette Feijt, directrice des Eburons depuis 21 ans. « On ne peut avancer si l’on nie les choses. Le spectacle « Aladdin » joué par des Israéliens juifs et arabes de Haïfa et proposé par le Cclj étant complet, j’ai inscrit les Eburons au projet écoles dès novembre 2006 ». Pour que les 360 élèves de l’école, de quelque 30 nationalités, puissent profiter des ateliers mensuels. « Les dérives de langage, de comportement, avec des violences chez certains quotidiennes, sont parfois installés à la maison et se répercutent dans la cour de récré. Par ce projet de longue haleine mais remarquable, nous nous sentons soutenus dans notre travail, et c’est essentiel ». Avant d’insister : « Etre libre, c’est être libre dans sa tête. Etre un héros, c’est oser dire ce que l’on pense, c’est prendre la défense du plus faible, c’est être capable de dire « non ». Mon défi est de pousser ces enfants le plus loin possible, parce qu’ils ont un potentiel extraordinaire mais manquent souvent d’encouragements ». Et d’espérer que le projet soit étendu à d’autres écoles. Particulièrement impliqué, Thierry Steffens, instituteur de 6e primaire, réagit lui aussi de façon très positive : « Ina est dernièrement venue avec Simon Gronowski, que nous avons eu la chance d’entendre témoigner. Cela répondait à la demande d’un enfant qui avait lu son livre et ne pensait jamais le voir en vrai. Alors que l’invitation de Simon ne devait s’adresser qu’à une classe, ce sont finalement près de 250 enfants qui sont venus l’écouter en buvant chacune de ses paroles pour lui poser ensuite toutes leurs questions. Personnellement, je n’avais jamais moi non plus rencontré un témoin et cela m’a bouleversé. Il nous a transmis ses valeurs d’humanité, d’entraide, de solidarité, en toute humilité. Il y aura clairement dans notre école l’avant et l’après-Simon ». A la demande des Eburons, une réunion d’information aura par ailleurs rassemblé il y a peu les parents des élèves, premiers intéressés, et visiblement tout aussi motivés. « Une cinquantaine de parents se sont déplacés, ce qui est énorme » poursuit l’instituteur. « Certains ont livré des témoignages poignants, un papa sans-papiers nous a parlé de ses difficultés, une maman musulmane a évoqué ce respect et cette ouverture si chers à nos yeux ». Pour conclure : « Le projet écoles apporte vraiment une dimension supplémentaire à notre école. Nous apprenons beaucoup nous aussi au contact d’animatrices extérieures, nous travaillons en concertation et cela nous donne un autre regard sur notre groupe. Combattre les préjugés, aller à la rencontre de l’autre, par les ateliers ou les jeux de rôle, fonctionne très bien chez ces enfants qui ne sont malheureusement pas toujours entourés de messages d’ouverture. A nous de leur apprendre à les décoder. Expliquer aux jeunes musulmans qu’être juif n’est pas une tare en fait partie, parler des religions et de la laïcité aussi, et pourquoi ne pas visiter les différents lieux de cultes, le Centre d’Action Laïque… Nos jeunes semblent se rendre compte que ce projet est pour eux une opportunité. C’est une main tendue, et beaucoup la saisissent ».
G.K. : Comment mieux vivre ensemble ? « Respect » avec un grand R, un mot de six lettres autour desquelles chaque classe des écoles communales des Eburons et Adolphe Max (Bruxelles), n°16 (Schaerbeek), du Chenois (Waterloo) et de Thulin se retrouve désormais pour l’atelier mensuel organisé par le Cclj. Ici, tous les élèves connaissent le principe du bâton de parole, de la « boîte à râlage » ou « à bonne humeur », et de la bandelette sanctionnant celui qui ne respecte pas les règles du jeu. Avec un seul objectif : « Mieux vivre ensemble ».
Ecole du Chenois, à Waterloo. « Celui qui demande la parole recevra le bâton, et attendra que la pluie s’arrête pour parler » explique Stéphanie, l’animatrice, qui vient de débuter son animation dans une classe de 5e primaire. « Ne pas crier, ne pas se moquer, ne pas couper la parole, s’écouter sont les quatre règles que je vous demande de respecter, sous peine de recevoir une bandelette » explique-t-elle d’emblée aux élèves. Avant de préciser que quatre bandelettes reçues et l’enfant devra quitter le groupe, en s’excusant s’il souhaite le réintégrer. « Espère ? », « Sceptre ? » interrogent les élèves, avant de découvrir que derrière les six lettres mélangées sur le sol se cache le mot « Respect ». Respecter sa parole, respecter ses amis mais aussi ceux que l’on ne connaît pas, respecter toutes les nationalités, et surtout se respecter soi-même pour respecter les autres, les définitions des enfants fuseront à mesure que l’atelier suit son cours. « Quelle que soit notre religion, notre culture, on est différent mais on se ressemble » affirmera un jeune garçon. « C’est difficile de respecter ceux qui ne nous respectent pas » notera, lucide, une petite fille. A quoi Stéphanie devra trouver les justes réponses, les enchaînements, les précisions nécessaires avant de parfois recadrer le débat. « Nos élèves proviennent souvent de milieux relativement aisés » souligne Nicolas Lamant, l’instituteur. « Avec le risque de devenir des enfants-rois faisant parfois preuve d’arrogance, versant facilement dans la moquerie et l’intolérance. Le thème du respect, dans la prévention au racisme notamment, est très important ». Et c’est, pour beaucoup, la première fois qu’il est abordé en classe…
Encourager la mixité
Au centre de Bruxelles, une autre école, une autre classe, d’autres enfants. Assis en cercle, Olivia, Charline, Yossi, Sam et les autres ont cédé la place à Myriam, Noureddine, Abkar, Matteusz… Le respect, les élèves de l’école des Eburons en ont déjà parlé lors du premier atelier. Est maintenant venu le moment de se présenter : « Khadija a 12 ans et demi. Elle est née dans une famille qui vient du Maroc, elle est de religion musulmane… ». « Myriam vient de Syrie, elle est de religion catholique… ». Tour à tour, chacun expliquera quelles sont les origines de son camarade, ses meilleurs et ses moins bons souvenirs, en informant les autres de ce qui l’a touché, de ce qu’il a vécu. Pour mieux se connaître. Pour mieux se comprendre. Pour poursuivre de la meilleure façon cette nouvelle animation et, qui sait, améliorer les relations quotidiennes. « Les boîtes à râlage et à bonne humeur invitent également les enfants à réagir et alimentent nos discussions » apprécie Elisa Schwarzenberger, l’institutrice. « Le bâton de parole a permis aux plus timides de s’exprimer, c’est très important. Je prends souvent le temps de discuter avec eux en classe, d’aborder l’actualité. Ce projet peut d’ailleurs les aider à développer leur esprit critique ». Irakiens, Kurdes, Arméniens, Turcs, Polonais… une trentaine de nationalités cohabitent ici, avec toute la richesse mais aussi les difficultés que cela pose au quotidien : injures, conflits, « une violence à laquelle les enfants sont parfois confrontés aussi en dehors du milieu scolaire, mais qui peut avoir des répercussions chez nous » souligne la directrice qui annonce pour juin l’exposition des chartes rédigées par les enfants et l’organisation d’un goûter multiculturel. « En évoquant les autres cultures, les autres religions, l’exclusion, l’antisémitisme, le racisme, nous avons pensé qu’il serait aussi intéressant de faire se rencontrer ces enfants de milieux et d’origines très différentes » explique Stéphanie, l’animatrice. Si la cellule « Formation Jeunesse » du Cclj invite les écoles ou se rend directement dans les classes pour effectuer son travail de sensibilisation, elle reconnaît en effet la rareté des occasions où les élèves peuvent se côtoyer. Après une première correspondance et des dessins échangés entre les 3e primaires de l’école des Eburons et de l’école juive Beth-Aviv, une nouvelle initiative devrait permettre aux élèves de se découvrir, d’abord dans un, puis dans l’autre établissement. Et pourquoi ne pas profiter de cette rencontre pour faire la fête ? En décembre dernier, dans le cadre du projet écoles, Noël, l’Aïd et Hanoucca devenaient un moyen de créer des ponts entre les différentes communautés.
G.K. : Travailler sur les racines du mal Avec une douzaine de journées de sensibilisation et d’ateliers d’éducation à la citoyenneté, le Cclj peut se targuer d’également toucher chaque année plusieurs milliers d’élèves du cycle secondaire. Un travail de longue haleine pour un projet militant, humaniste et idéaliste. Dans l’espoir de résultats concrets.
Articulées autour de trois thèmes tels que « La Shoah et les autres génocides du XXe siècle », « La lutte contre l’antisémitisme, le racisme, les discriminations, l’extrême droite, l’homophobie, la xénophobie et le sexisme » ou encore « Le conflit israélo-palestinien », généralement basées sur la projection d’un film et un témoignage, suivis d’une dizaine d’ateliers participatifs, les journées écoles constituent probablement la partie la plus visible du projet lancé il y a huit ans par le Cclj. Un projet qui, dans l’animation de ses ateliers, peut compter sur la participation de militants du Cclj, de jeunes du conseil d’administration, mais aussi de membres du milieu associatif, écrivains, témoins, journalistes, artistes et professeurs d’universités s’impliquant désormais de façon régulière. « Le fait que nous, Juifs, également enfants d’immigrés, donnons la parole aux autres communautés et montrons notre solidarité avec les Arméniens et les Tusti, car personne n’a le monopole de la souffrance, est très apprécié » relève Mirjam Zomersztajn, directrice du Cclj. « C’est un projet très idéaliste qui donne vraiment l’impression de pouvoir changer les choses sur le terrain, c’est ce qui ressort en tout cas lorsqu’on interroge les professeurs. Et si l’antisémitisme ne disparaît pas, certains préjugés au moins se déconstruisent et nous allons de l’avant ». « Ce témoignage m’a terriblement impressionné et restera gravé dans nos cœurs » confiera un jeune de rhéto, après le témoignage de Marie Lipstadt, rescapée d’Auschwitz. « On se rend compte que c’est vraiment arrivé et face à cela, on ne sait comment réagir. On a beaucoup de chance » notera une autre. « Ce serait une erreur de croire que l’on se suffit à soi-même, on apprend toujours des autres », poursuivra une troisième. Après la projection de Shooting Dogs, le témoignage d’Eugène Mutabazi (Remember Tusti Genocide) marquera de la même façon les consciences : « Après cette réalité aussi inacceptable qu’incompréhensible, j’ai finalement décidé de vivre pour témoigner. Témoigner pour la mémoire des miens » affirmera-t-il. « En 1994, je suis donc retourné au Rwanda sur les traces du génocide, je me suis transformé en photographe, en cinéaste, en écrivain. J’ai créé « Ibuka » et « Remember Tusti Genocide » pour rassembler les rescapés et aider la justice à punir les responsables. Ici, à Bruxelles, j’en croise chaque jour, dans la rue, sans rien pouvoir faire… ».
G. K. : Pourquoi Marie Arena, Ministre-Présidente de la Communauté française, ministre de l’Enseignement obligatoire et de Promotion sociale soutient le projet.
« Rappeler par quelles voies la culture européenne a pu accoucher de la plus effroyable entreprise de destruction humaine, comprendre l’engrenage des actes et des idéologies qui y ont conduit, restituer les résistances des victimes, les lâchetés des bourreaux et de leurs complices, c’est tout d’abord rendre hommage à ces millions de femmes et d’hommes assassinés pour avoir commis le crime d’être nés juifs. Un hommage actuel. Certes, se rappeler des fautes commises dans le passé ne nous prémunit pas pour le futur. Pourtant, j’en suis convaincue, la mémoire de la Shoah, composante incontournable de l’éducation à la citoyenneté, est l’un de ces éclairages de notre passé qui doivent nous aider à comprendre le présent et à agir en faveur d’une société d’égalité et de respect de l’autre ».
G.K. : A partir de septembre, le Cclj proposera aux écoles une exposition itinérante intitulée « Destins d’enfants juifs en Belgique sous la tourmente nazie » qui retrace l’histoire de Marie Lipstadt, Henri Kichka, Rik Szyffer, Toni et David Susskind, Henri Lederhandler et Simon Gronowski.
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