Ce n’est qu’un au revoir

Ginette et Jennifer habitaient l’une, à Bruxelles, l’autre, à San Francisco. Elles étaient cousines germaines, mais ne s’étaient rencontrées qu’une seule fois, à Bruxelles, à l’âge de 5 ans. Elles en avaient maintenant 40.

Leur seul souvenir commun avait pour décor un bac à sable. Ginette remplissait le seau avec le sable humide, tandis que Jennifer était chargée de démouler les pâtés. Elles avaient également en commun un patrimoine génétique familial très précieux : leur abondante chevelure rousse. Depuis cette époque, elles s’envoyaient des cartes de vœux deux fois par an : pour Rosh hashana1 et le Nouvel an.

Finalement, 35 ans après leur dernier pâté de sable, elles réussirent à se rencontrer. Jennifer profita de l’invitation de son mari Howard à participer à un colloque à Bruxelles pour venir rendre visite à sa cousine. Ginette était très émue. Aucune ne savait s’il fallait s’embrasser ou simplement se donner la main. Elles optèrent naturellement pour l’accolade, le hug américain.

La conversation se déroula en anglais.

Ginette avait préparé pour ses invités un repas belge par excellence : potage aux chicons (Delicious !), waterzooi (water azoï ?)2 et glace aux spéculoos. Ce fut une soirée très conviviale pour les maris, et très émouvante pour les cousines qui passèrent leur temps à commenter les photos de la grand-mère Rivka, rousse elle aussi, de leurs mamans et de leurs enfants. A la fin de la soirée, tous décidèrent de se revoir.

Le colloque auquel participait Howard était terminé, mais une grève sauvage du personnel de l’aéroport les contraignit à différer leur voyage. Ginette et Olivier les invitèrent à séjourner chez eux. C’était le week-end. Le soleil était au rendez-vous.
Ils allèrent d’abord à Anvers (so heimish !3), à Bruges (Cute !), remontèrent jusqu’à la mer du Nord, pédalèrent en kwistax sur la digue et enfin, revinrent à Bruxelles pour tremper leurs frites dans la sauce samouraï de la friterie de la place Jourdan (Jordan ?). On aurait maintenant pu prendre les cousines pour deux sœurs presque jumelles.

La grève prit fin. Le séjour en Belgique aussi, avant le retour au bercail. La voiture d’Olivier était tombée en panne la veille. Il ne pouvait les conduire à l’aéroport. « Don’t worry. Nous prendrons le tram, comme à San Francisco, puis le train jusqu’à l’aéroport ». On se « huga » longuement. On s’embrassa. Les larmes coulaient sur les joues couvertes de taches de rousseur. Les maris avaient eux aussi les yeux humides.

Dehors, la pluie commença à tomber.

« Une spécialité belge », dit Olivier. On s’embrassa et on se « huga » encore une fois, puis la porte se referma.

On entendit les roues des valises sur les pavés humides. Puis, plus rien, le bruit seul de la pluie, qui tambourinait contre les carreaux des fenêtres. Ginette et Olivier s’assirent, quelques longues minutes, le visage triste.

Tout à coup, on sonna à la porte. Ils se regardèrent. Ginette alla ouvrir. Devant elle, se tenait Jennifer, les cheveux roux ruisselants de pluie, qui s’exclama : « J’ai oublié mon parapluie ! » 

1 La nouvelle année juive 

2 Du yiddish « comme ça »

3 Du yiddish « comme à la maison » 

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