Avec Edouard Jakhian disparait l’une des personnalités les plus marquantes qu’aient connue le Barreau de Bruxelles et la communauté arménienne de Belgique. Beaucoup de Juifs sont également en deuil et ont appris avec une grande tristesse le décès de cet homme d’une rare élégance et d’une grande noblesse, la plus belle, celle du cœur. La communauté juive vient de perdre un ami, un frère.
Au fil des ans, Edouard Jakhian a tissé des liens très étroits avec la communauté juive. Plus qu’une connivence, une véritable complicité s’est établie entre nous. Nos mémoires respectives sont évidemment jalonnées par le pire des crimes : le génocide. Si le poison de la concurrence mémorielle n’a jamais pollué les relations entre Juifs et Arméniens, on le doit en grande partie à Edouard Jakhian. Grâce à l’action qu’il a déployée à la tête du Comité des Arméniens de Belgique, une fraternité des réprouvés existe entre Juifs et Arméniens. La détermination avec laquelle il luttait contre la négation de la Shoah était impressionnante et exemplaire. Mieux que d’autres, Edouard Jakhian savait que le négationnisme ne fait que prolonger le génocide. Et s’il prenait au sérieux la menace négationniste, c’est précisément parce qu’il craignait que les Juifs, et les Tutsi ensuite, fassent l’expérience des Arméniens.
Edouard Jakhian était un interlocuteur qui comprenait bien les Juifs et leurs traumatismes. Pas besoin de longues explications pour lui exprimer notre détresse lorsque des assassins de la mémoire sévissaient. Il savait aussi que le génocide n’est pas une métaphore littéraire du mal absolu. C’est une véritable saignée infligée à un peuple et une blessure profonde pour ses rescapés. C’est la raison pour laquelle il répétait inlassablement que les rescapés d’un génocide sont des infirmes sur des béquilles. Et certaines de ces blessures sont invisibles. Non sans douleur, Edouard Jakhian se souvenait que non seulement il lui était impossible de reconstituer la généalogie de ses parents, mais qu’il ignorait où vivait sa famille en Anatolie avant le génocide !
Nous avons rarement vu un non-Juif se mobiliser autant que lui contre l’antisémitisme. Alors que tant d’autres avaient tendance à minimiser la portée de ce phénomène, Edouard Jakhian répétait souvent : « J’ai peur pour vous ». Cette phrase terrible se faisait l’écho du propos célèbre de Frantz Fanon dans Les damnés de la terre : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ». En voyant Edouard Jakhian intervenir auprès de telle ou telle autorité pour que des mesures soient prises, il nous arrivait d’oublier qu’il n’était pas juif. Cela peut paraître absurde, mais nous le considérions comme un des nôtres alors qu’il ne faisait qu’agir selon ses convections humanistes et suivre l’injonction universaliste de Jean-Paul Sartre dans ses Réflexions sur la question juive : « L’antisémitisme n’est pas un problème juif : c’est notre problème ».
Nous étions tous impressionnés par son érudition et son éloquence. Mais il ne faut pas s’égarer et ne s’en tenir qu’à la surface des choses. Ce serait insulter la mémoire d’Edouard Jakhian de le réduire à l’image d’un beau parleur excellant dans les discours, mais insignifiant dans les actes. Lorsqu’il présida le Comité des Arméniens de Belgique et la Fondation Bernheim, il s’est surtout distingué par son action. Et les avocats du Barreau de Bruxelles se souviennent aussi d’un bâtonnier exemplaire. Ce n’est donc pas un hasard si Edouard Jakhian insistait beaucoup sur la notion de courage à laquelle il a consacré un programme de recherche inter-universitaire. « Nous savons depuis Socrate que l’intelligence sans le courage et sans le cœur ne suffit pas à faire d’un homme un homme, un vrai. Il est rare d’en rencontrer un, mais quand on le rencontre, on le reconnaît tout de suite », a-t-il déclaré lorsqu’il rendait hommage à un confrère du Barreau de Bruxelles. Il ne fait aucun doute qu’Edouard Jakhian était un homme, un vrai. Nous Juifs, nous l’aurions volontiers qualifié de Mensch. Il en présentait toutes les qualités et il se comportait comme tel avec ses contemporains.
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